Becs de lièvre…

27 novembre 2007

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Cinéma anglo-saxon encore et toujours. On projetait hier en avant-première à l’UGC Ciné-Cité Bercy devant un public de cheveux gras, manga dans la poche de baggys usés, rongeurs de pop-corn king size arrosés de minute maid en demi-litre, le nouveau film de James Gray « La nuit nous appartient ». Quelques jours après le polar splendide et vénéneux de David Cronenberg « Les promesses de l’ombre » – un film à vous empêcher de vous asseoir tranquillement sur le fauteuil de votre coiffeur de quartier (Garçon coiffeur, 19 rue Clauzel, Paris 9 : 01 42 82 00 72. Demandez Patrick. Drôle et silencieux, adepte d’Acqua di Parma), la mafia russe est décidément partout et dit une nouvelle idée de la guerre froide. Mais le plus singulier est certainement ces deux acteurs idéaux aux becs de lièvre : Joaquin Phoenix et Viggo Mortensen (photo), jumeaux de rédemption, qui portent la vérité et la puissance de ces deux films. James Gray et David Cronenberg n’ont pas peur de leur faire incarner la part la plus violente de notre imaginaire et la plus sentimentale de nos émois. Avec Tommy Lee Jones, remarquable en père « lost in translation » dans le film de Paul Haggis « Dans la vallée d‘Elah », ils forment le trio de tête de notre novembre au cinéma.

Générations Lagarce

27 novembre 2007

Plaisir de revenir au théâtre de Jean-Luc Lagarce. Que cette année Lagarce ne s’arrête jamais ! Les grèves nous ont fait, Frédérique C. et moi, rater à l’autre bout de Paris, au Théâtre de la Cité internationale, la création de « Juste la fin du monde » par François Berreur (Les solitaires intempestifs). On se souvient de la magie furieuse du « Rêve de la veille » au Théâtre des Abbesses, où la complicité d’Hervé Pierre et de François Berreur, compagnons « de longue date » comme dirait Olivier Py, de Jean-Luc Lagarce faisait merveille. J’espère retrouver le spectacle sur les routes de France !
Je suis ce dimanche au rendez-vous de ces « Derniers remords avant l’oubli », montés par la « jeune » compagnie Les Possédés. Là encore, des souvenirs : des sentiments mitigés partagés par Marc F. à la sortie de leur précédente mise en scène de Lagarce et surtout la mise en scène de Jean-Pierre Vincent aux Ateliers Berthier… Fluide et idéale, donc percutante, parce que le théâtre de Lagarce n’a besoin d’aucun artifice, qu’il peut se jouer nu. C’est le pari aussi des Possédés. Trois garçons, deux filles, de mon âge. Dans leurs bouches, les mots de Lagarce sont au départ fragiles, un rien brouillons. Puis le spectacle, dont le texte a été raccourci, un personnage disparu, trouve son rythme, ses figures pour emporter l’adhésion. L’émotion de ces trois amis perdus de vue, de leurs conjoints (formidable Antoine, transcendé par l’impeccable Christophe Paou) aussi, se retrouvant pour solder leurs derniers attachements, court sur scène et parmi les spectateurs dont on partage la tension. Vient l’explosion affective : plus personne ne retient ses mots : on s’engueule (ta gueule !), on est à deux doigts de se jeter des verres de vin à la face, on ne se cherche plus d’excuse… On sort du spectacle groggy et mélancolique. Comme certain de vivre bientôt de telles trahisons d’idéal.

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© Jean-Luc Lagarce / DR

* De Lagarce, Le Monde dit : « Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 1995, à l’âge de 38 ans, est l’auteur de théâtre du XXe siècle le plus joué en France. A en croire le site de www.lagarce.net, douze de ses vingt-cinq pièces ont été jouées en novembre et sept le seront en décembre 2007. Son oeuvre est traduite en vingt-cinq langues. Il est vrai que 2007 – 50e anniversaire de sa naissance – est l’année Lagarce. »

www.lagarce.net

Réclame

27 novembre 2007

Une belle librairie déménage de la rue de Saintonge à la rue de Bretagne. Comme un roman, l’affaire de Xavier, lui volontiers discret, et Karine Henry, qui court, elle, plus souvent les plateaux de télévision pour dire ses enthousiasmes passionnés pour quelques écrivains d’aujourd’hui. Bois clair, ciment au sol, lumières tamisées, choix futés et conseils avisés. Une librairie toute neuve, à deux pas du Marché des enfants rouges (Paris 3). On y va ? On y va !

Jeter son corps dans la bataille

27 novembre 2007

C’est un monde d’hommes. On reconnaît, à sa bosse et sa petite taille, l’étrange Raimund Hoghe. Son complice du « Swan Lake » et du « Sacre », Lorenzo De Brabandere, est fidèle à ses côtés – le visage de plus en plus cabossé, les cheveux en bataille. On découvre de nouveaux danseurs élégants, aux traits d’ici et d’ailleurs. Une femme, Ornella Balestra, rousse aux gestes amples, vient parfois interrompre leur jeu. Elle, aussi, on l’a déjà vue danser.
Raimund Hoghe donne ses « Bolero Variations » au Centre Pompidou. Public d’aficionados qui, de Paris au festival d’Avignon, court les spectacles de l’ancien dramaturge de Pina Bausch. De la magie de ses premiers spectacles applaudis au Théâtre de la Bastille, il reste moins de choses. Ses pas, sa gestuelle, ses manières d’objets sont désormais connus. Communs. Certains y trouvent beaucoup moins de force, des redites, pointent même un certain maniérisme…
Mais, revenons à ce samedi : on aurait pu, lassé, quitter la salle à l’entracte, atmosphère lourde et lente, mêlée d’ennui face à ce lancinant boléro et ces quelques airs (« variations ») trop entendus. Un dîner prévu à la sortie du spectacle nous a fait rester. Et le miracle est venu. En un instant, la maestria de Raimund Hoghe s’est déployée. Comme s’il avait fallu auparavant éprouver avant de renouer avec l’essentiel. Une danse complètement folle, légère, entraînante réveille alors la scène du Centre Pompidou. Une nappe à même le sol, Hoghe défait sa chemise noire, prêt de nous montrer la déformation de son dos. On s’apprête à fuir – refusant la vision de cette monstruosité devenue un passage obligé de ses spectacles. Sauf que Raimund Hoghe, génial, transforme ce dénuement en un éblouissant sacre d’amour pour Lorenzo. Une coupe japonaise de laque noire remplie d’eau, des bandes pour un cataplasme, Lorenzo panse l’épaule blessée de Raimund en quelques gestes d’amour et de précaution. Les yeux éperdus de tendresse et d’admiration mutuelles. Beauté sauvage de l’un, génie de l’autre. L’amour et son impossibilité sont devant nos yeux. L’instant d’après, Lorenzo défera le cataplasme et s’en servira, à son tour, de protection. Revient à la suite de ce pur moment de grâce la rengaine de Ravel (créée à l’Opéra de Paris en novembre 1928). De petits tas de graviers colorés déposés à l’avant-scène, plus loin, des hommes cygnes, torses nus, tentent de s’ébattre et de s’envoler au rythme des tambours. En vain.

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« Jeter son corps dans la bataille, a écrit Pier Paolo Pasolini Ce sont ces mots qui m’ont inspiré pour monter sur scène ». Raimund Hoghe

Matthieu Galey : une élégance de fer

23 novembre 2007

Dîner rue du Vertbois l’autre soir avec François S., parisien pour ses recherches sur la « petite Colette ». Après sa biographie sérieuse de Marguerite Moreno (Editions Le Point sur les i), on attend avec une légère impatience ce nouveau document. Nous reparlons de nos aventures en Limousin, à la Foire du Livre de Brive-la-Gaillarde, d’Edmonde Charles-Roux et de ses Académiciens en vadrouille à Castel-Novel, éphémère demeure de Colette.
En bon mitterrandien, François évoque Defferre et nous parlons de la « bio-photo » que lui a consacrée en 2001 Edmonde Charles-Roux. Un album beaucoup trop grand pour nos sacs « 48 heures » que nous sommes, Adrien G. et moi, tremblants comme des enfants de chœur, allés lui faire dédicacer. Les deux derniers exemplaires que proposait le stand Grasset…
Je ne sais plus comment mais nous en sommes arrivés à discuter du formidable « Journal » de Matthieu Galey – peut-être à propos de cette anecdote idéale : en 1984, à la mort de Gaston, Pierre Joxe, un de ses amis d’enfance, est nommé par le président Mitterrand ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation. Galey lui envoie ce billet de félicitations : « sois de fer » ! Merveilleux.

Matthieu Galey, Journal, 2 tomes, Editions Grasset.
Edmonde Charles-Roux, L’homme de Marseille, Grasset.

La Simone Sainte

23 novembre 2007

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© RSR

A la lecture, ce matin, du papier de Nathalie Levisalles dans le cahier « livres » de Libération, je respire enfin. Une journaliste ose un mauvais papier sur la biographie de Simone Veil. On peut discuter l’argumentaire, mais le fait est rare pour le relever : quelqu’un en France s’attaque à l’icône et dit que son autobiographie est diablement ennuyante.
Trois semaines que sa biographie chez Stock lui attire toutes les louanges. Les plus éminents journalistes – de notre chère Annick Cojean à Nicolas Demorand, sans oublier le jury du Renaudot, sous l’influence de Franz-Olivier Giesbert, à deux doigts de lui remettre le Renaudot essai – se gargarisent de sa légendaire férocité, toujours excusée par son si fort courage de femme face à l’adversité – ce que je lui reconnais naturellement et sans discussion.
Profitant des bonnes dispositions des journalistes et sûre de n’être jamais remise à sa place (une femme politique de deuxième division, incapable de se confronter au suffrage universel, un score minable aux Européennes 89, une balladurite aïgue, bras dessus bras dessous avec Pasqua en 93), Simone Veil dégoise à tout va, et de manière carabinée – préférant liquider les morts (Mitterrand, Barre – c’eût été plus héroïque de s’attaquer à eux de leur vivant) ou les comateux (VGE, Bayrou), plutôt que de s’insurger face aux errements des temps présents. On aurait ainsi aimé plus forte voix pour dénoncer l’amendement Mariani.
Dans le Point, on apprenait encore que Simone Veil se verrait bien immortelle désormais et bringuerait sans intention dire le fauteuil de feu Pierre Messmer. Apprenant son refus de s’astreindre aux visites protocolaires auprès de ses futurs collègues, son bien-aimé Jean-Denis Bredin aurait même déniché une pratique inusitée depuis des siècles : l’acclamation qui permettrait à Simone Veil et à son char d’assaut médiatique de rejoindre le quai Conti sans la moindre éraflure d’orgueil. Avec à la clé, une visite à l’Elysée, chez le président Sarkozy, protecteur de l’Académie. Et à cela, tout le monde sait que Simone Veil ne résiste pas – trouvant le Président si trop dôle et si gentil…

http://www.liberation.fr/culture/livre/292961.FR.php

Pour Karine P.

21 novembre 2007

La Fiac était une merveille de foire aux vanités : des familles blackberry-AustinMini-RayBan, des garçons par deux comme on promène son chien jeans skinny noir écharpe en sautoir Slimane, parfois encore un soupçon de rayures Rykiel pour le week-end seulement, des jeunes femmes low boots et franges katemossisées en fils de laine blonds comme autant de visages connus d’inconnus et personne qui ne veut être vieux… Dans un vaste et prochain mouvement d’ensemble, tout ce petit monde étriqué sera « oversized » à la Fiac 2008. Moi, j’ai déjà pris mes dispositions.
Au milieu, quelques gens sérieux tout de même : Jacques et Lise Toubon, Emmanuelle Berheim et Serge Toubiana, Bertrand Méheut et quelques galeristes star le beau Mennour, l’ancien Lambert… J’oubliais un astre giscardo-pompidolien : le bel éclat de Mireille Darc, slim et blouson noir. Rock.

Les jours s’en vont je demeure

22 janvier 2007

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© Yves Saint-Laurent, Les chants de Maldoror, 1962 / DR

La photo, inéluctablement. Celle d’Yves Saint-Laurent, visiblement très affaibli, dans un récent numéro de « Point de vue ». Auprès du créateur, assis, le visage comme déformé, le Président Sarkozy affiche un sourire crispé. Catherine Deneuve est là aussi, silhouette noire sur veste rouge vermillon, éclatante pareille à ce fameux manteau fuchsia qu’elle portait à l’enterrement de Jacques Demy.
Je cherchais, presque en vain, ces photographies après que l’Elysée a annoncé, début décembre, la remise des insignes de Grand officier de la Légion d’honneur à Yves Saint-Laurent pour « son œuvre artistique autant que sociale ». La cérémonie avait eu lieu au domicile parisien du couturier, en présence de quelques rares amis (Pierre Bergé, Charlotte Aillaud). « Dans la plus stricte intimité » précisait la présidence de la République. La même formule que pour les nécrologies : « les obsèques ont été célébrées dans la plus stricte intimité ».
Il y a quelques semaines, de sombres rumeurs couraient dans les rédactions et donnaient Saint-Laurent, 71 ans, à l’agonie. Dînant à la Méditerranée, avec Vincent J., on apercevait pourtant Pierre Bergé entouré de la rédaction de « Têtu ». Nous nous rassurions alors de cette présence dans « le monde ». Ce soir, feuilletant un livre de Pierre Bergé, dédié par ailleurs à Yves Saint-Laurent, je tombe sur cette dernière phrase : « Je sais bien qu’hier n’était pas mieux qu’aujourd’hui, que ce serait une erreur de le croire, mais si j’ai de la peine à me séparer de cette époque, c’est tout simplement parce que c’était la mienne ».

Les jours s’en vont, je demeure, Pierre Bergé, Gallimard, 2003, Folio 4087

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