Les tricheurs

4 décembre 2007

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Pendant que les banlieues se consument, que Béjart tire sa révérence en sautillant sur nos écrans et que le Président Sarkozy voit la Chine s’éveiller, Florence Foresti, comique de deuxième zone, fait la couverture de Match avec sa toute nouvelle progéniture… Drôle d’époque ! Au même moment, Paris Match reçoit quelques happy-fews à la Cinémathèque Française autour de l’exposition Sacha Guitry. Champagne et petits fours sur la mezzanine, suivis de la projection du « Roman d’un tricheur » (1936) salle Henri Langlois. Le film d’esprit français par excellence. Cette voix off inimitable. D’éminents spécialistes rappellent qu’Orson Welles imita le procédé pour son « Citizen Kane » (1941).
Ce « Roman d’un tricheur » donne l’envie de se plonger dans les textes de Guitry qui souffrent tellement d’avoir été saucissonnés en petites phrases et servis ad nauseam aux Grosses Têtes de Philippe Bouvard. On court à la librairie pour s’emparer du dernier Folio racorni des « Mémoires d’un tricheur ». Et on lit : « Il y a cent façons de tricher, mais il n’y a guère que trois sortes de tricheurs.
Tout d’abord, il y a le joueur qui triche – qui ne triche que parce qu’il joue. Qui le fait sans méthode, sans préméditation, d’une manière presque inconsciente, involontaire, et dont on sent très bien qu’il est parfaitement honnête en dehors du jeu.
Il y a l’homme qui joue incorrectement parce qu’il est incorrect d’un bout à l’autre de la vie – et qui doit penser que ce n’est vraiment pas le moment de l’être.
Enfin, il y a le tricheur de profession, conscient et organisé. ». On y reviendra !

Sacha Guitry, une vie d’artiste. Exposition à la Cinémathèque française, Paris, jusqu’au 18 février 2008
Sacha Guitry, Mémoires d’un tricheur, Folio Gallimard
Sacha Guitry, Une vie de merveilles, André Bernard, Préface de Jean Piat, Editions Omnibus, 2006

Le survivant

2 décembre 2007

1er décembre. Journée mondiale de lutte contre le sida. La galeriste Agathe Gaillard reçoit quelques figures de la Guibertie pour la création de « Cytomégalovirus », une composition sonore de Matthieu Combetteg, d’après le récit d’Hervé Guibert.. On y retrouve Christine Guibert, Pierre Remer – l’un des deux enfants du « Voyage avec deux enfants », Maureen Mazureck – la monteuse du film « La pudeur ou l’impudeur », Christophe Girard et quelques autres, entrés en religion. Beaucoup d’absents qui désormais ne daignent plus se déplacer… Pour l’occasion, on dévoile aussi trois portraits fiévreux de Guibert par Carlos Freire. Une composition sonore ? Soit des extraits de ce « Journal d’hospitalisation » dits par Christine Guibert, d’une voix qui n’est pas sans rappeler, par certains accents, celle de Guibert lisant ses propres textes, dans un tonnerre de sons magnétiques et de chants d’oiseaux. Un projet sensible et sans doute amoureux qui sert les mots de Guibert, son écriture sèche, sa drôlerie face à l’adversité du début de sa lente agonie.
Une cinquantaine de personnes s’assoit en tailleur, tête baissée, inspirés, dans le noir sur les deux niveaux de la petite galerie de la rue du pont Louis-Philippe. De l’extérieur, cela devait avoir des allures de secte ! Au bout d’une vingtaine de minutes, une jeune femme rallume la lumière et alors ce ne sont que les yeux embués de Philippe Mezescaze que l’on remarque. Le premier amour de Guibert. Celui de la Rochelle, jamais vraiment perdu de vue et toujours fidèle à la mémoire du jeune Hervé, rencontré à 15 ans, avant tous les autres… Christine, Thierry, Sophie Calle, Patrice Chéreau, Mathieu Lindon, Hans Georg Berger, Eugène Savitzkaya, Claire Devarrieux ou Yvonne Baby. On pense à la dernière phrase du « Mausolée des amants » qui aurait pu terriblement clore cette représentation : « T. a pleuré dans mes bras, sur mon lit, c’était pire que la suffocation que j’aie eue à l’endroit du cœur après qu’on m’a troué un poumon avec une seringue. »
Philippe Mezescaze a déjà passé la porte. Sur le trottoir, en partant, on aperçoit au loin, rue de Rivoli, son béret noir et gris, déjà perdu dans la foule.

Voyage avec deux enfants, Hervé Guibert, Minuit, 1982
Cytomégalovirus, Journal d’hospitalisation, Hervé Guibert, Le Seuil, 1990
Le mausolée des amants, Hervé Guibert, Gallimard, 2001
De l’eau glacée contre les miroirs, Philippe Mezescaze, Editions du Rocher, 2007

Orient Express

1 décembre 2007

On pénètre dans cette galerie passage Véro-Dodat, sans prêter attention au bric-à-bric de meubles, sans doute fort chers, qui aident vraisemblablement le ou la propriétaire à faire vivre pareille enfilade de pièces aux moquettes épaisses. Sur les murs, des photographies de Denis Dailleux qui portent sa fascination pour l’Orient et l’Egypte en particulier. Des images dénuées de tout pittoresque et qui voient juste – à la hauteur des gens du crû. Et c’est dans cette assimilation que le regard de Denis Dailleux trouve toute sa force, qu’il soit face à des musiciens, des buveurs de thé, des fumeurs, des vieillards ou des enfants perdus. Beaucoup d’hommes plutôt jeunes, des femmes absentes du paysage à l’exception d’une rutilante danseuse du ventre pour dire toutes les difficultés à être aujourd’hui dans le règne déclinant du président Moubarak. C’était un beau voyage, une belle traversée de quelques minutes. En refermant la porte, Paris et le froid de décembre ont repris leurs droits…

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© Denis Dailleux

Du Nil dans mes veines, Denis Dailleux, Galerie du Passage (jusqu’au 8 décembre).

1250 fois Thierry Marx

1 décembre 2007

Encore un livre, me direz-vous. Mais il s’agit de cuisine, cette fois. Un livre pour le samedi, à y passer toute la journée avant d’inviter ses amis à dîner. Thierry Marx, le célèbre chef bordelais, signe son premier livre de cuisine aux Editions Minerva : « Easy Marx », « un livre de cuisine pour tous, et pour tous les jours… des recettes rapides, prêtes en 20 à 25 minutes, avec des ingrédients présents pour la plupart dans nos placards et nos réfrigérateurs ou disponibles dans l’hypermarché voisin ». Le résultat est à la hauteur des ambitions. L’objet classe « carrossé comme un frigo », les 1250 photographies lumineuses, les recettes gourmandes et accessibles vous propulsent illico en cuisine…

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© Thierry Marx / DR

Sujet Marchais

1 décembre 2007

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Lundi. Prendre le temps avant de filer au cinéma de mettre le magnétoscope en route pour ne pas manquer le documentaire d’Yves Jeuland sur Georges Marchais. Un film d’Yves Jeuland (« Paris à tout prix », « Bleu, blanc, rose », « Maris à tout prix », « Le siècle des socialistes ») ne se rate pas, si vous ne voulez pas rester frustré devant le zapping de la semaine qui immanquablement vous fera saliver des meilleures séquences. Toujours le même dispositif – basique – d’alternance d’entretiens sur fond noir et d’images d’archives de belle qualité. Commentaire sobre et engagé. Né dans la prolongement de son remarquable « Camarades », film-fleuve sur les communistes français, ce portrait de « Georges le cathodique » se révèle finalement un film mineur. A trop se concentrer sur les élucubrations télévisées du stalinien face à Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach, Jeuland quitte la route politique et rate son sujet, syndic de faillite du communisme à la française. Dommage.

Vient de paraître : « Comme un juif en France », un documentaire d’Yves Jeuland, France 3 Editions.

« Dans les yeux, je la conteste »

1 décembre 2007

Une somme. 875 pages, index compris. A cette époque, les journalistes les plus éminents ne tenaient pas de blog tel l’excellent Jean-Michel Apathie. Pas de blog, mais de solides carnets. Ceux-là même que Michèle Cotta ouvre aujourd’hui et décide de livrer aux curieux des arcanes de la vie politique française.
Le premier tome de ses « Carnets secrets de la Ve République » court de 1965 à 1977. De la première présidentielle au suffrage universel au début des années Barre. Du journalisme au cœur du pouvoir. « Embedded », dit-on aujourd’hui avec beaucoup de défiance. Mais c’était le temps d’avant la communication politique et les chaînes d’information continue qui broient, asphyxient désormais l’homme et le temps politiques – et pourtant déjà une révolution. Françoise Giroud, patronne de l’Express envoyait alors ses amazones – Michèle Cotta, Catherine Nay, pour les plus illustres – salle des quatre colonnes à l’Assemblée nationale recueillir les confidences des politiques.
Frémissement du « microcosme politico-médiatique », cher à Raymond Barre ! De la même manière que les « Journaux » de Françoise Giroud ou de Jacques Julliard révélaient cette société d’extrême connivence, les notes de Michèle Cotta racontent les premières heures d’un déferlement annoncé… dont le sommet ou l’ironie, restera, pour elle, ce débat des élections présidentielles 1988. Beaucoup furent étonnés de sa présence : elle, qui avait connu une telle « intimité » avec les deux candidats.

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© AP

Carnets secrets de la Ve République, Michèle Cotta, Editions Fayard. Prochain tome, en octobre.
L’année des dupes, Jacques Julliard, Le Seuil, 1996
Journal d’une parisienne, Françoise Giroud, Le Seuil (plusieurs tomes, en poche)

Broadway sur Seine

30 novembre 2007

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West Side Story au Châtelet ce soir… Déception. On aurait aimé retrouver pour quelques heures la fièvre des grands « musicals » de Broadway. Comme en septembre, à New York, ce pétaradant Hair Spray au Neil Simon Theatre. Cette fois, le spectacle semble congelé – la sonorisation est telle qu’elle fait perdre tout relief à la voix des chanteurs, les costumes, nouveauté de cette re-création à l’identique, sont anecdotiques. Tony est une sorte de Ken au regard vide, tout droit sorti de chez Gap. Tee-shirt blanc cintré et chinos. Maria insipide. Seule une Anita en pleine forme mérite ses applaudissements. Bien sûr, ça danse, raccord à la légende. 50 ans déjà. Rentré chez soi, on retourne à la magie Bernstein et à l’enregistrement légendaire et « acclaimed » de « West Side Story » (Deutsche Grammophon, 1984) par Kiri Te Kanawa, José Carreras et Marilyn Horne…

Mais c’est la mort qui t’a assassiné…

29 novembre 2007

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Tout lâché, séance tenante. Remettre à plus tard la note sur les carnets de Michèle Cotta, le documentaire d’Yves Jeuland sur Georges Marchais et la soirée des 400 000 du Point. La nouvelle est tombée en début de soirée. Elle nous saisit, comme elle raidit les médias, pas préparés à la fulgurance de cette mort. Sur i-télé, Thomas Hughes annonce : « nous venons d’apprendre la mort de Fred Chichin, guitariste des Rita Mitsouko, ce matin, à l’âge de 53 ans ». Pas de nécrologie en boîte pour les rockers, juste la promesse de rediffusion de concert plus tard sur d’autres chaînes de télévision et de radio. Dans la nuit. Sentiment d’abandon et salut à l’éternité. L’homme derrière Catherine Ringer est parti. Choc. On imagine, pour elle qu’on nomme enfin « compagne », le hurlement de cet abandon (« le mariage n’est pas jeu d’enfant », chante-elle dans « Variety », album sombre et prémonitoire à bien d’un titre, sorti au printemps 2007). On pense aussi au viatique que ce duo métaphorique fut pour nous. Pas envie, ce soir, de revenir sur leurs dernières déclarations que l’on trouvait vraiment réactionnaires. Du révolutionnaire « Marcia Baïla » au récent « Communiqueur d’amour », les Rita nous ont accompagnés vers l’âge adulte. Jamais vus sur scène, mais leurs chansons restent à jamais sur le chemin de notre vie. Comme encore dire que notre jeunesse s’enfuit…

« Personne pour me dire /
Quoi faire de ma vie /
Personne pour me voir /
Soupirer, pleurer, chanter /
Dépasser les regrets /
Et me transformer…
Oui, gros chantier /
Je suis la singer Ringer/
Oui, très gros chantier…
J’ai un rendez-vous important /
Avec moi-même prendre du temps /
Faire un réglage /
Une révision /
Oui, ca va être bon… »

www.ritamitsouko.com

Becs de lièvre…

27 novembre 2007

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Cinéma anglo-saxon encore et toujours. On projetait hier en avant-première à l’UGC Ciné-Cité Bercy devant un public de cheveux gras, manga dans la poche de baggys usés, rongeurs de pop-corn king size arrosés de minute maid en demi-litre, le nouveau film de James Gray « La nuit nous appartient ». Quelques jours après le polar splendide et vénéneux de David Cronenberg « Les promesses de l’ombre » – un film à vous empêcher de vous asseoir tranquillement sur le fauteuil de votre coiffeur de quartier (Garçon coiffeur, 19 rue Clauzel, Paris 9 : 01 42 82 00 72. Demandez Patrick. Drôle et silencieux, adepte d’Acqua di Parma), la mafia russe est décidément partout et dit une nouvelle idée de la guerre froide. Mais le plus singulier est certainement ces deux acteurs idéaux aux becs de lièvre : Joaquin Phoenix et Viggo Mortensen (photo), jumeaux de rédemption, qui portent la vérité et la puissance de ces deux films. James Gray et David Cronenberg n’ont pas peur de leur faire incarner la part la plus violente de notre imaginaire et la plus sentimentale de nos émois. Avec Tommy Lee Jones, remarquable en père « lost in translation » dans le film de Paul Haggis « Dans la vallée d‘Elah », ils forment le trio de tête de notre novembre au cinéma.

Générations Lagarce

27 novembre 2007

Plaisir de revenir au théâtre de Jean-Luc Lagarce. Que cette année Lagarce ne s’arrête jamais ! Les grèves nous ont fait, Frédérique C. et moi, rater à l’autre bout de Paris, au Théâtre de la Cité internationale, la création de « Juste la fin du monde » par François Berreur (Les solitaires intempestifs). On se souvient de la magie furieuse du « Rêve de la veille » au Théâtre des Abbesses, où la complicité d’Hervé Pierre et de François Berreur, compagnons « de longue date » comme dirait Olivier Py, de Jean-Luc Lagarce faisait merveille. J’espère retrouver le spectacle sur les routes de France !
Je suis ce dimanche au rendez-vous de ces « Derniers remords avant l’oubli », montés par la « jeune » compagnie Les Possédés. Là encore, des souvenirs : des sentiments mitigés partagés par Marc F. à la sortie de leur précédente mise en scène de Lagarce et surtout la mise en scène de Jean-Pierre Vincent aux Ateliers Berthier… Fluide et idéale, donc percutante, parce que le théâtre de Lagarce n’a besoin d’aucun artifice, qu’il peut se jouer nu. C’est le pari aussi des Possédés. Trois garçons, deux filles, de mon âge. Dans leurs bouches, les mots de Lagarce sont au départ fragiles, un rien brouillons. Puis le spectacle, dont le texte a été raccourci, un personnage disparu, trouve son rythme, ses figures pour emporter l’adhésion. L’émotion de ces trois amis perdus de vue, de leurs conjoints (formidable Antoine, transcendé par l’impeccable Christophe Paou) aussi, se retrouvant pour solder leurs derniers attachements, court sur scène et parmi les spectateurs dont on partage la tension. Vient l’explosion affective : plus personne ne retient ses mots : on s’engueule (ta gueule !), on est à deux doigts de se jeter des verres de vin à la face, on ne se cherche plus d’excuse… On sort du spectacle groggy et mélancolique. Comme certain de vivre bientôt de telles trahisons d’idéal.

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© Jean-Luc Lagarce / DR

* De Lagarce, Le Monde dit : « Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 1995, à l’âge de 38 ans, est l’auteur de théâtre du XXe siècle le plus joué en France. A en croire le site de www.lagarce.net, douze de ses vingt-cinq pièces ont été jouées en novembre et sept le seront en décembre 2007. Son oeuvre est traduite en vingt-cinq langues. Il est vrai que 2007 – 50e anniversaire de sa naissance – est l’année Lagarce. »

www.lagarce.net

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