Robert Lepage l’illusionniste

25 décembre 2007

A quoi reconnaît-on un metteur en scène international ? Sans doute à ses invités. Vendredi soir, au Théâtre national de Chaillot, à quelques mois de sa transformation en temple parisien de la danse contemporaine sur injonction spéciale de Mme Albanel, James Thierrée, petit-fils de l’illustre Charles Chaplin, metteur en scène de talent (somptueuse « Symphonie du hanneton ») et acteur sympathique (« 18 ans après », « Ce que mes yeux ont vu »), profil de famille et allure d’éternel étudiant, lacets défaits, chaussures de gavroche, malgré le cheveu en début de poivre et sel, et un peu plus loin, la délicate Laura Morante (« La chambre du fils » de Nanni Moretti), manteau d’un beau bronze et pantalon navy oversize, attendaient leurs invitations au contrôle…
C’est que Robert Lepage, homme de théâtre québécois à la réputation mondiale, présentait son « Projet Andersen ». Un événement à déplacer les foules. Le spectacle, aux prodigieux effets scéniques, était pourtant loin de mériter les enthousiasmes que j’avais entendus ou lus ces derniers jours – à croire que les critiques n’avaient pas vu le spectacle et s’en tenaient à sa renommée…
Ce « projet Andersen », alors ? Une comédie boulevardière suivant un librettiste québécois, compliqué en amour, venu en France écrire le livret d’un opéra adapté d’un conte du danois Andersen… Moquerie basse sur les institutions culturelles franco-européennes, peep-show et blagues de comptoir sur qui promène son chien au bois de Boulogne font le lot de ce long spectacle (2h10). La magie Lepage ? Elle opère dix minutes lorsqu’elle se met au service d’un autre conte d’Andersen qu’un des personnages, interprétés par Yves Jacques, raconte à sa petite fille. Il y est question d’ombre, de lumière et d’illusion… Tout en subtilité et finesse.

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© Théâtre national de Chaillot

Le projet Andersen, Robert Lepage, Théâtre national de Chaillot (jusqu’au 28 décembre)

Yves Saint-Laurent et les faiseurs de feu

22 décembre 2007

7 janvier 2002. Midi pile… Yves Saint-Laurent, né à Oran en 1936, annonçait lors d’une conférence de presse dans les salons vert et or du 5, avenue Marceau – devenu depuis le siège de la Fondation Yves Saint-Laurent / Pierre Bergé – qu’il ferait ses adieux le 22 janvier lors d’un dernier défilé-rétrospective à Paris (photo). Il allait fêter le quarantième anniversaire de sa maison de haute couture. Je n’y étais pas, mais Marc V. m’avait raconté la foule, l’atmosphère poignante et l’émotion du couturier disant « adieu à ce métier qu’il aimait tant »… J’ai retrouvé hier le dossier de presse et le texte lu par Yves Saint-Laurent : « Tout homme pour vivre a besoin de fantômes esthétiques. Je les ai poursuivis, cherchés, traqués. Je suis passé par bien des angoisses, bien des enfers. J’ai connu la peur et la terrible solitude. Les faux amis que sont les tranquillisants et les stupéfiants. La prison de la dépression et celle des maisons de santé. De tout cela, un jour je suis sorti, ébloui mais dégrisé. Marcel Proust m’avait appris que « la magnifique et lamentable famille des nerveux est le sel de la terre ». J’ai, sans le savoir, fait partie de cette famille. C’est la mienne. Je n’ai pas choisi cette lignée fatale, pourtant c’est grâce à elle que je me suis élevé dans le ciel de la création, que j’ai côtoyé les faiseurs de feu dont parle Rimbaud, que je me suis trouvé, que j’ai compris que la rencontre la plus importante de la vie est la rencontre avec soi-même »

Octobre 2005… Je patiente sur l’esplanade du Théâtre Amandiers de Nanterre. C’est une des premières de Richard III, mise en scène par Philippe Calvario. Son manager, Olivier G., m’a gentiment invité. Une berline imposante s’arrête sur le parking. Les portières claquent, deux beaux garçons, très endimanchés, en sortent. A l’arrière, Monsieur Saint-Laurent s’extraie un peu péniblement de l’auto. Je suis tétanisé de le voir ainsi, à quelques mètres de moi. Un vieux lion, massif, un peu voûté que je ne peux quitter des yeux. Ils disparaissent bientôt dans le hall du théâtre et rejoignent les coulisses. Dans la salle, je cherche Saint-Laurent des yeux. Invisible. A l’entracte, je me rends compte qu’il se tient à plusieurs rangs au-dessus de moi. Il ne quitte pas la salle, posant son regard sur les gens qui vont et viennent, tandis que Claire Chazal, radieuse et raide amoureuse de son Torreton, salue ses nombreux amis…

Décembre 2007… Cette photographie dans « Point de vue » qui me fait penser au dernier autoportrait de Robert Mapplethorpe, émacié par le sida, brandissant une canne, ornée d’un pommeau en forme de crâne. Ma peine, aussi, à ne pas retrouver la trace d’une très belle interview entendue à la radio. De sa voix étrange, dans mon souvenir, Saint-Laurent lâchait en fin d’émission sa devise, héritée des Noailles : « plus d’honneur au singulier que d’honneurs au pluriel ».…

Premier de cordée

22 décembre 2007

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© Jean-Baptiste Mondino / DR

Vendredi de veille de Noël. Librairie « Les mots à la bouche » (Paris, Marais), à la recherche du « Théâtre écorché » de Warlikowski. Un homme d’âge avancé ne trouve plus la libraire, en interpelle un autre à la caisse. C’est qu’il cherche des livres bien particuliers. Il tend à qui veut la lire quelques feuilles agrafées. Une liste de livres sur le bondage. Ecrit en gros, en haut, à droite de la première feuille : « Encordées », sans doute le nom d’un site Internet de référence. La libraire, partie à la recherche du Warlikowski, revient avec mon livre et confirme au vieil homme sa crainte. Les titres qu’il demande sont épuisés. Il faut essayer amazon.com ou des sites spécialisés de vente en ligne. L’homme, dépité, repart, saluant d’un bon mot la clientèle qui s’agite à attendre son tour à la caisse, assez amusée par ce délicieux manège. Je pense au carton qui clôt le clip de Madonna, « Justify my love », photographié par Mondino et mis à l’Index par le Vatican : « Poor is the man whose pleasures depend on the permission of another »…

www.encordees.com

Yasmina Reza : la femme du hasard

21 décembre 2007

C’est elle, seule, que je remarque à l’entrée du Théâtre de l’Odéon. Dans le hall du nouveau théâtre d’Olivier Py, Yasmine Réza téléphone. Chevelure brune, presque en bataille, tête penchée, elle semble attendre quelqu’un et s’inquiète de l’heure qui avance. Dehors, il pleut. Il sera en retard. Démarche élégante, veste de cuir et de poil, elle prend garde de ne poser son regard sur personne pour être sure que personne ne la remarque. Elle sait pourtant qu’elle est l’objet de tous les regards. Elle, la seule auteure française de théâtre à réussir de son vivant à faire jouer ses pièces dans le monde entier… « Art », « Conversations après un enterrement »… Des succès mondiaux, inversement proportionnels à sa discrétion. Et puis, soudain, cet automne, ce livre au titre toujours incompréhensible (L’aube le soir ou la nuit) et le brouhaha infernal, cette agitation commune à tout ce qui se rapproche du président Sarkozy…
La sirène de théâtre retentit : il faut entrer en salle. Elle s’installe au rang R, à la place n°8. Je m’installe au rang S, à la place n°8. Au-devant de moi, sa silhouette, ses épaules anguleuses comme un cintre ; au fond le large décor de « Krum l’ectoplasme» qui avale la moitié du parterre. Elle a laissé sa veste et son sac à main sur le fauteuil de son voisin. Elle garde une place pour quelqu’un qui ne viendra pas. Un critique de théâtre s’excuse et s’assoit finalement à ses côtés au moment où les lumières s’éteignent. Il fait mine de ne pas la reconnaître. Ce sont des rangs réservés à ceux qui ne paient pas leur place.
Le spectacle du talentueux Krzysztof Warlikowski (inoubliable mise en scène d’« Angels in America » de Tony Kushner au Festival d’Avignon cet été) commence. Beau et intense. Une pièce juive, le cahier d’un retour au pays natal pour un jeune homme sans qualités, harcelé par sa mère, quelque part dans Tel-Aviv. Les personnages s’aiment, la main dans la culotte, se battent, meurent dans une sarabande, assez sombre, pleine de cynisme. Au plus noir de la pièce, dans cet instant où les poussières d’un homme sont soufflées au-dessus d’une table, Yasmina Reza rit. Et son rire, sardonique, remplit toute la salle. Elle aime à coup sûr cet humour-là. Aux saluts, elle applaudit franchement, petites mains à peine tachetées de brun comme la trahison de sa maturité. Lumières. Elle cherche son téléphone, l’allume, attendant, assise, la sonnerie des messages. Je la quitte des yeux, un court instant. Mon regard revient vers elle. Elle a disparu.

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Yasmina Reza © DR

Krum, Hanokh Levin, ms Krzysztof Warlikowski (texte publié en 2005 par les Editions Théâtrales, Maison Antoine Vitez)
L’aube, le soir ou la nuit, Flammarion, 2006

Le théâtre des opérations

20 décembre 2007

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Le départ de Nicolas Beytout du Figaro sonnera-t-il le retour des nostalgiques de Louis Pauwels ? C’est la crainte que l’on pouvait avoir à la lecture du dossier de Ghislain de Montalembert « Faut-il encore financer le théâtre public ? » dans Le Figaro Magazine ce week-end.
Le papier revient sur les difficultés financières du spectacle vivant et sur l’échec – évident en bien des points – de la démocratisation culturelle. Il est assorti de commentaires acides de Philippe Tesson. « Cette année encore, le théâtre public aura réservé son lot d’impostures et de bizarreries artistiques. Florilèges ». Suit une descente en flèches des spectacles de Rodrigo Garcia (photo), Philippe Calvario et quelques autres…
On tourne la page pour tomber sur sa chronique « théâtre », nettement plus amène et pointant avec un vrai amour de la scène, les errances actuelles du théâtre français – qu’il soit public ou privé, national ou régional. Loin de « l’obligation de résultats », dictée par le président Sarkozy à la falote Christine Albanel, il admet que c’est « au théâtre lui-même qu’il appartient de mettre de l’ordre sur scène » pour que puisse coïncider un théâtre exigeant de création avec « l’attente du public ». Recusant les hystéries de Jacques Julliard, Régis Debray ou de sa vaillante collègue Armelle Héliot (pardon, Jean Vilar, ils ne savent pas ce qu’il font !), Philippe Tesson, qu’on l’apercevait l’autre soir un peu tassé, fatigué au fond de la Manufacture des Abbesses, se tient merveilleusement droit dans ses bottes.

Le Figaro magazine, Samedi 15 décembre 2007, p. 58 – 62

Le roi du Calypso

19 décembre 2007

Bayon crée parfois la surprise. On se souvient d’une toquade soudaine pour un album bien éphémère de la chanteuse Elsa, loin de ses papiers très écrits qui ne manquent jamais à l’appel d’un nouvel album de Gérard Manset ou de Jean-Louis Murat. La sortie d’un disque de Philippe Lavil, oui, celui d’ « Elle préfère l‘amour en mer », des « Bambous » et autres « Kolé Séré » fait sortir le critique musical de ses sentiers balisés…
Pourquoi ne pas lui faire confiance ? Un heureux concours de circonstances pose, quelques jours plus tard, le CD sur mon bureau. A l’écoute, ce « Calypso » pour lequel Philippe Lavil s’est offert les services du producteur d’Henri Salvador, se révèle de belle facture. Musique cuivrée et élégante, loin des gesticulations « kwéol ». Les textes de David Mc Neil, d’Elisabeth Anaïs ou de Gérard Manset font mouche. Incisifs, rêveurs, empreints d’émotion et d’une jolie nostalgie « béké », ils collent idéalement au timbre de voix de Lavil, chantant en français comme en créole. A découvrir sans a priori !

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Calypso, Philippe Lavil, (RCA/BMG), 2007
Seul dans ton coin, David McNeil, 1991.
La vie Calypso, par Bayon, in Libération, 27 octobre 2007.

Tempête sous un crâne

19 décembre 2007

« De l’art d’accommoder les restes » pourrait-on dire, un rien perplexe, à la sortie d’exposition de Philippe Favier à l’Espace Ecureuil, à deux pas de la place du Capitole à Toulouse. Des crânes partout : en négatif sur une série de boîtes de métal, cachant dans un tiroir des chaussures et chemises d’enfants. Au sous-sol, sous vitrines, un long parchemin de crânes comme autant de lutins en goguette. Mieux, sur de très vieilles cartes de visites, le plasticien (né en 1957 à Saint-Etienne) s’amuse en rébus, crânes, squelettes et autres enluminures à dessiner les atours d’honnêtes hommes d’autrefois. Leur titre : « Abracadavra »…

Philippe Favier, « Livret A, rayons X », Fondation d’entreprise Espace Ecureuil (Toulouse), jusqu’au 5 janvier.

J’aurais voulu…

18 décembre 2007

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© Hervé Guibert, La machine à écrire

Les Editions Gallimard annoncent pour le 21 février 2008 la publication des « Articles intrépides », recueil des articles d’Hervé Guibert (photo) parus dans la presse. J’y reviendrai dans les semaines à venir, mais dès cette annonce, recommencent le vertige et l’attente des derniers mots à lire d’Hervé Guibert. Après ce recueil, sans doute plus rien… ou peut-être encore la correspondance d’Hervé Guibert et d’Eugène Savitzkaya. Une attente toujours renouvelée, la promesse d’une passion qui ne s’achèvera, je rêve, jamais…
Dans le même ordre de passion, lire le texte de Marie Darrieussecq « Le fantôme Guibert » dans la livraison hivernale de « Senso », le journal chic d’Olivier Barrot. Son texte commence ainsi : « J’aurais voulu connaître Hervé Guibert. Ou plutôt, j’aurais juste aimé le croiser. ». Moi aussi.

Senso, le magazine des plaisirs et des mots, n° 29, hiver 2007 (en kiosque).

Cinéma direct

18 décembre 2007

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C’est à l’honneur de la République française d’accorder un régime de semi-liberté à Jean-Marc Rouillan, cofondateur d’Action Directe, reconnu coupable de « complicités d’assassinats » du général René Audran en 1985 et du pdg de Renault Georges Besse en 1986 portant « un coup décisif… aux forces de la répression bourgeoise » (sic). Et ce bien que son « renoncement à la lutte armée » soit prononcé mezzo voce. La République est forte quand elle applique ses grands principes à ses propres ennemis.
A lire les échos dans la presse, à chercher des archives, on s’étonne du silence assourdissant qui règne en France sur cette dramatique aventure terroriste. Si les partis politiques de gauche se sont heureusement tenus à distance de ces « gauchistes extrémistes » avant de réclamer pour « raisons humanitaires » leur semi-liberté, peu de fictions, quelques documentaires se sont emparés de cette dérive sanglante et imbécile de Mai-68.
On pense alors au nouveau cinéma italien capable d’aligner, dans un salutaire mouvement cathartique, une petite dizaine de films importants (« Romanzo Criminale »(photo), « Mon frère est fils unique », « Nos meilleures années », « La seconda volta », « Buongirno notte ») sur les Brigades rouges.
Un tel désintérêt intellectuel pour ces « années de plomb » à la française ferait-il mieux comprendre la polémique née à l’arrestation de l’écrivain Cesare Battisti et la complaisance des amis de Fred Vargas à l’époque ?

Soutiens directs, Raphaëlle Bacqué, in Le Monde, 9 décembre 07, p. 16.

Dazy, Ruby, Nooka et quelques autres…

18 décembre 2007

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« You and I / both seventeen / sparkling, bubbling / king and queen » nous serine Arielle Dombasle en promotion de son nouveau DVD « Arielle au Crazy Horse ». La ravissante idiote sait faire son intéressante. Peut-être une des seules artistes françaises à pratiquer avec succès l’ « entertainment », touche-à-tout inspirée, bien épaulée par les réseaux de son philosophe de mari…
Arielle a désormais quitté l’affiche du Crazy Horse, après moults rappels et s’en retourne sur les plateaux de télévisions vendre ses charmes abandonnant à leur anonymat ses amies Dazy Blu, Ruby Chromatic, Nooka Karamel, Alexa Phocea et la délicate Douchka Opaline qui en profitent pour se dévoiler en couverture et dans les pages du magazine « Danser ». On y apprend sous la plume d’Agnès Izrine et Laurent Goumarre que les « Crazy girls ont la tête bien pleine, des diplômes, et pour beaucoup, une formation ultra pointue en danse classique ».
A se souvenir du show vu il y a quelques années dans le célèbre cabaret de l’avenue Georges V, on n’en doute pas une seconde. Elégance des poses, numéros intemporels de balançoire et de cage, uniformes et bijoux de pacotille, vertiges des lumières caressant les peaux, plastique impeccable et sévèrement calibrée, voix off porno-chic un rien languide, tintement de coupes de champagne dans la pénombre du petit théâtre aux fauteuils rouges… Pour que Paris reste à jamais Paris !

Danser, décembre 2007 (en kiosque).

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