Archive de la catégorie ‘Theatre’

Yasmina Reza : la femme du hasard

Vendredi 21 décembre 2007

C’est elle, seule, que je remarque à l’entrée du Théâtre de l’Odéon. Dans le hall du nouveau théâtre d’Olivier Py, Yasmine Réza téléphone. Chevelure brune, presque en bataille, tête penchée, elle semble attendre quelqu’un et s’inquiète de l’heure qui avance. Dehors, il pleut. Il sera en retard. Démarche élégante, veste de cuir et de poil, elle prend garde de ne poser son regard sur personne pour être sure que personne ne la remarque. Elle sait pourtant qu’elle est l’objet de tous les regards. Elle, la seule auteure française de théâtre à réussir de son vivant à faire jouer ses pièces dans le monde entier… « Art », « Conversations après un enterrement »… Des succès mondiaux, inversement proportionnels à sa discrétion. Et puis, soudain, cet automne, ce livre au titre toujours incompréhensible (L’aube le soir ou la nuit) et le brouhaha infernal, cette agitation commune à tout ce qui se rapproche du président Sarkozy…
La sirène de théâtre retentit : il faut entrer en salle. Elle s’installe au rang R, à la place n°8. Je m’installe au rang S, à la place n°8. Au-devant de moi, sa silhouette, ses épaules anguleuses comme un cintre ; au fond le large décor de « Krum l’ectoplasme» qui avale la moitié du parterre. Elle a laissé sa veste et son sac à main sur le fauteuil de son voisin. Elle garde une place pour quelqu’un qui ne viendra pas. Un critique de théâtre s’excuse et s’assoit finalement à ses côtés au moment où les lumières s’éteignent. Il fait mine de ne pas la reconnaître. Ce sont des rangs réservés à ceux qui ne paient pas leur place.
Le spectacle du talentueux Krzysztof Warlikowski (inoubliable mise en scène d’« Angels in America » de Tony Kushner au Festival d’Avignon cet été) commence. Beau et intense. Une pièce juive, le cahier d’un retour au pays natal pour un jeune homme sans qualités, harcelé par sa mère, quelque part dans Tel-Aviv. Les personnages s’aiment, la main dans la culotte, se battent, meurent dans une sarabande, assez sombre, pleine de cynisme. Au plus noir de la pièce, dans cet instant où les poussières d’un homme sont soufflées au-dessus d’une table, Yasmina Reza rit. Et son rire, sardonique, remplit toute la salle. Elle aime à coup sûr cet humour-là. Aux saluts, elle applaudit franchement, petites mains à peine tachetées de brun comme la trahison de sa maturité. Lumières. Elle cherche son téléphone, l’allume, attendant, assise, la sonnerie des messages. Je la quitte des yeux, un court instant. Mon regard revient vers elle. Elle a disparu.

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Yasmina Reza © DR

Krum, Hanokh Levin, ms Krzysztof Warlikowski (texte publié en 2005 par les Editions Théâtrales, Maison Antoine Vitez)
L’aube, le soir ou la nuit, Flammarion, 2006

Le théâtre des opérations

Jeudi 20 décembre 2007

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Le départ de Nicolas Beytout du Figaro sonnera-t-il le retour des nostalgiques de Louis Pauwels ? C’est la crainte que l’on pouvait avoir à la lecture du dossier de Ghislain de Montalembert « Faut-il encore financer le théâtre public ? » dans Le Figaro Magazine ce week-end.
Le papier revient sur les difficultés financières du spectacle vivant et sur l’échec – évident en bien des points – de la démocratisation culturelle. Il est assorti de commentaires acides de Philippe Tesson. « Cette année encore, le théâtre public aura réservé son lot d’impostures et de bizarreries artistiques. Florilèges ». Suit une descente en flèches des spectacles de Rodrigo Garcia (photo), Philippe Calvario et quelques autres…
On tourne la page pour tomber sur sa chronique « théâtre », nettement plus amène et pointant avec un vrai amour de la scène, les errances actuelles du théâtre français – qu’il soit public ou privé, national ou régional. Loin de « l’obligation de résultats », dictée par le président Sarkozy à la falote Christine Albanel, il admet que c’est « au théâtre lui-même qu’il appartient de mettre de l’ordre sur scène » pour que puisse coïncider un théâtre exigeant de création avec « l’attente du public ». Recusant les hystéries de Jacques Julliard, Régis Debray ou de sa vaillante collègue Armelle Héliot (pardon, Jean Vilar, ils ne savent pas ce qu’il font !), Philippe Tesson, qu’on l’apercevait l’autre soir un peu tassé, fatigué au fond de la Manufacture des Abbesses, se tient merveilleusement droit dans ses bottes.

Le Figaro magazine, Samedi 15 décembre 2007, p. 58 – 62

Robert Plagnol : l’équipée malaise

Mardi 18 décembre 2007

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© Manufacture des Abbesses

« Ramenez le drap sur vos yeux / Entrez dans le rêve / Reprendre la vie des autres / On l’a laissée quand le jour s’achève / Voir les couleurs voir les formes / Enfin marcher pendant que les autres dorment… »…
J’écoute Gérard Manset dans le train vers Brive-la-Gaillarde et je repense à ce spectacle étrange « Thomas Chagrin » vu ce samedi. A l’affiche un trio attirant : Gilbert Désveaux à la mise en scène, Jean-Marie Besset (inoubliable « Commentaire d’amour ») à l’adaptation et l’élégant Robert Plagnol seul en scène.
Robert Plagnol, vu dans des films qualité France (Le Secret, Michou d’Auber, Les Poupées russes) donne ici la mesure de son talent, immense, dans une pièce folle à lier. Il est question de souvenirs d’enfance, de chien, de cheval malade du sida, de femme aimée mais perdue, de rêves mouillés – de magie, aussi. Comme le comédien, on se frotte les yeux, on perd le fil, on le retrouve, on rit de ce Thomas furieusement atrabilaire, de ses méchantes adresses au public. Un cauchemar de misanthropie.

« Thomas Chagrin », de Willl Eno, Manufacture des Abbesses, Paris 18, jusqu’au janvier. Durée : 1h10.
Gérard Manset, « Entrez dans le rêve », album « Lumières ».

Le pays perdu

Samedi 15 décembre 2007

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© DR

Pas vraiment envie de commenter le spectacle de François Rancillac « Retour à la citadelle » joué jusqu’au 21 décembre au Théâtre des Abbesses. Sans inspiration. Lagarce comme s’il n’y était pas. Sans doute ce « retour à la citadelle » n’est pas son meilleur texte, mais les choix de mise en scène, lourdement illustrative, de François Rancillac, pourtant familier de l’univers de Jean-Luc Lagarce, frisent aussi le hors sujet. Seuls s’en sortent l’élégant et clownesque Olivier Achard dans le rôle de l’Intendant, et Martine Bertrand, dans celui de la Mère, sans qu’ils ne parviennent pourtant à convaincre totalement. Un plateau qui tourne, mais à vide…

En tournée jusqu’en mars 2008 à Dole, Vannes, Angoulême, Orléans, Saint-Nazaire, Meylan, Bourg-en-Bresse, Colombes, Belfort, Besançon.

Les cabines de bain

Jeudi 6 décembre 2007

Ce soir-là, Frédérique C. préféra la proximité du Théâtre de la Ville et l’élégance de Merce Cunningham à une virée dans les Hauts-de-Seine. Que c’est parfois loin, Nanterre, pour les « intellectuels artistiques » comme deux clochards pas bien célestes nous surnommèrent un soir de jubilation, bras dessus bras dessous, à la sortie d’un théâtre… Au téléphone, elle me racontera dans la nuit que le spectacle était très beau et qu’il lui fallut échanger son téléphone portable contre un i-Pod nano pour avoir la bande-son du spectacle dans les oreilles…
Aux Amandiers, on donnait donc « La seconde surprise de l’amour » de Marivaux (1727) dans une mise en scène de Luc Bondy. Plaisir de retrouver au bar ce cher Arnaud Laporte et sa bande de chroniqueurs de « Tout arrive », que l’on avait un peu perdu de vue. Arnaud aime son métier, l’antenne de France Culture à midi pétantes pour ce que Guibert appelait des « variétés culturelles » et ne s’en plaint jamais !
Sur scène, – on y arrive -, on annonçait avant l’été le duo enchanteur des « Chansons d’amour » de Christophe Honoré et des « Amants réguliers » de Philippe Garrel : Louis Garrel et Clotilde Hesme. Finalement, elle se présente seule aux côtés d’une distribution impeccable (Pascal Bongard, Roch Leibovici). Le spectacle, un marivaudage exquis, se déguste et vaut particulièrement pour la performance tout empruntée du Chevalier, interprété par Micha Lescot. C’est l’amour à la plage comme une charmante valse–hésitation de sentiments un soir d’été…

« La seconde surprise de l’amour » de Marivaux, par Luc Bondy, Théâtre des Amandiers, Nanterre (jusqu’au 21 décembre, puis en tournée en France).
« Tout arrive », par Arnaud Laporte, France Culture, du lundi au vendredi, à 12h00.

Générations Lagarce

Mardi 27 novembre 2007

Plaisir de revenir au théâtre de Jean-Luc Lagarce. Que cette année Lagarce ne s’arrête jamais ! Les grèves nous ont fait, Frédérique C. et moi, rater à l’autre bout de Paris, au Théâtre de la Cité internationale, la création de « Juste la fin du monde » par François Berreur (Les solitaires intempestifs). On se souvient de la magie furieuse du « Rêve de la veille » au Théâtre des Abbesses, où la complicité d’Hervé Pierre et de François Berreur, compagnons « de longue date » comme dirait Olivier Py, de Jean-Luc Lagarce faisait merveille. J’espère retrouver le spectacle sur les routes de France !
Je suis ce dimanche au rendez-vous de ces « Derniers remords avant l’oubli », montés par la « jeune » compagnie Les Possédés. Là encore, des souvenirs : des sentiments mitigés partagés par Marc F. à la sortie de leur précédente mise en scène de Lagarce et surtout la mise en scène de Jean-Pierre Vincent aux Ateliers Berthier… Fluide et idéale, donc percutante, parce que le théâtre de Lagarce n’a besoin d’aucun artifice, qu’il peut se jouer nu. C’est le pari aussi des Possédés. Trois garçons, deux filles, de mon âge. Dans leurs bouches, les mots de Lagarce sont au départ fragiles, un rien brouillons. Puis le spectacle, dont le texte a été raccourci, un personnage disparu, trouve son rythme, ses figures pour emporter l’adhésion. L’émotion de ces trois amis perdus de vue, de leurs conjoints (formidable Antoine, transcendé par l’impeccable Christophe Paou) aussi, se retrouvant pour solder leurs derniers attachements, court sur scène et parmi les spectateurs dont on partage la tension. Vient l’explosion affective : plus personne ne retient ses mots : on s’engueule (ta gueule !), on est à deux doigts de se jeter des verres de vin à la face, on ne se cherche plus d’excuse… On sort du spectacle groggy et mélancolique. Comme certain de vivre bientôt de telles trahisons d’idéal.

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© Jean-Luc Lagarce / DR

* De Lagarce, Le Monde dit : « Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 1995, à l’âge de 38 ans, est l’auteur de théâtre du XXe siècle le plus joué en France. A en croire le site de www.lagarce.net, douze de ses vingt-cinq pièces ont été jouées en novembre et sept le seront en décembre 2007. Son oeuvre est traduite en vingt-cinq langues. Il est vrai que 2007 – 50e anniversaire de sa naissance – est l’année Lagarce. »

www.lagarce.net

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