Archive de la catégorie ‘Litterature’

Camille Laurens : leçons de ténèbres

Mardi 29 janvier 2008

Marie Darrieussecq vs Camille Laurens. Enfant mort-né contre la fiction de l’enfant mort. Plagiat psychique ou non, peu importe pour que vive la littérature. Peut-être regretter que Paul Otchakovsky-Laurens, leur éditeur commun, n’ait trouvé la possibilité d’un dialogue entre ces deux beaux tempéraments littéraires. Reste, loin de la polémique, un texte à découvrir si vous ne le connaissez pas : « Philippe », remis en vente ces jours-ci malgré le départ de Camille Laurens des Editions POL. Ce texte est un cri, une dépression dominée par la syntaxe comme dirait le critique Angelo Rinaldi. Un récit court, intense, qui se lit d’une traite, en apnée, bientôt asphyxié de douleur et sans le moindre « protocole compassionnel ». De courts chapitres : Souffrir, comprendre, vivre, écrire… Et finalement rendre les armes à son infinie tristesse : « je crie pour que tu cries, j’écris pour que tu vives… Ci-gît Philippe Mézières. Ce qu’aucune réalité ne pourra jamais faire, les mots le peuvent. Philippe est mort, vive Philippe. Pleurez, vous qui lisez, pleurez : que vos larmes le tirent du néant. »

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Camille Laurens © Marthe Lemelle/P.O.L

Rive gauche à Paris : si tendre soit la nuit…

Mardi 15 janvier 2008

Si tendre soit la nuit elle passe / Oh ma Zelda c’est fini Montparnasse / Miles Davis qui sonne sa Greco / Tous les morts y sonnent leur Nico / Rive Gauche à Paris / Oh mon île Oh mon pays / De musique et de poésie / D’art et de liberté éprise / Elle s’est fait prendre elle est prise / Elle va mourir quoi qu’on en dise / Et ma chanson la mélancolise…
La chanson de Souchon en quittant la Closerie des Lilas hier soir où Sandrine Roudeix recevait pour le premier accrochage parisien de ses photographies. Des écrivains et des sièges de toute sorte, des photographies espiègles, faites de l’amour des livres. Ainsi un très beau Beigbeder, sympathique Monsieur Hulot, suivi de quelques chaises !
Autour d’elle, des éditeurs, des journalistes et plusieurs écrivains qu’elle avait photographiés : Dan Franck, Jean Rouaud. Arriva Philippe Sollers et la fidèle Josiane Savigneau. Ils ne restèrent pas longtemps, saluèrent quelques amis et sortirent sur la terrasse. On ne fume plus à la Closerie des Lilas…

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Philippe Sollers © Thierry Dudoit / L’Express

Le site de Sandrine Roudeix, reporter-photographe.

La piqûre d’amour d’Eugène Savitzkaya

Vendredi 11 janvier 2008

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Eugène Savitzkaya © Ville de Boulogne-sur-Mer

Après « Marin mon coeur », « Exquise Louise », « le Fou civil » et « Fou trop poli », Eugène Savitzkaya donne un nouveau livre. « Nouba » qu’il définit comme la matrice de son livre précédent « Célébration d’un mariage improbable et illimité » (Minuit, 2002) – « une machine verbale, d’une sophistique concourant à sa propre perte par jubilation exacerbée ». Comprenez : un majestueux poème-fleuve, une polyphonie qui fait entendre la faune, la flore et l’amour lors d’un banquet de mariage : « à l’homme qui se donne à la femme qui se donne à l’homme, à l’enfant qui s’adonne au temps, au temps qui passe sans remplir aucune jarre »…
Hervé Guibert vouait une grande admiration à Eugène Savitzkaya, son frère d’écriture. Il l’écrit dans un beau texte paru dans le recueil « La piqûre d’amour » (Gallimard, 1994) : « Je voudrais tisser autour de ton corps, lorsqu’il est pris par l’écriture, tout un réseau d’attentions serviles : retrousser le bas de tes pantalons pour baigner tes pieds et tes chevilles dans une eau dégourdie où je ferai fondre des bâtons de benoîte, presser des fruits rouges pour t’en faire boire le jus à la coupe, soutenant ta tête, ma paume contre ta nuque, t’éventer de mon souffle, baigner le conduit de tes oreilles d’un arôme tiède et délassant, anéantir les bruits autour de toi, pour ta quiétude, ne laisser filtrer que quelques insectes dont le bourdonnement te charmera, déplier dans le champ de ta vue, et à discrétion, des toiles peintes dont le labeur aura pris mes nuits, l’Afrique, les grands lacs et les grands fauves, des vols de rapaces ou de flamants roses, la brise et le vent, l’ouragan produits par des souffleries dissimulées, des outres dans lesquelles j’aurai accumulé toute ma force musculaire. » Papier magique !

Nouba, Eugène Savitzkaya (livre + CD), Editions Yellow Now.

Editions de Minuit

François Nourissier : à défaut de génie, la vie

Mercredi 9 janvier 2008

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François Nourissier, novembre 2005 © Serge Picard.

Il s’éloigne. Il le dit très élégamment dans une lettre adressée à sa grande amie Edmonde Charles-Roux que le Figaro reproduit ce matin. François Nourissier, 80 ans, a choisi hier de quitter l’Académie Goncourt, où il siégeait depuis 1977. Non, ce n’est pas la lassitude, ni le règlement nouveau imposé par la présidente, Didier Decoin, Jorge Semprun et le dernier venu, Bernard Pivot, mais des raisons familiales (la perte à quelques jours d’intervalle de son femme et de son fils) et de santé (la fameuse Miss P., entendre Parkinson) qui le contraignent à la démission.
On ne naît pas académicien, on le devient. Dans une belle interview au même Figaro, il dit son « cœur lourd », sa grande fatigue physique, ses sentiment mitigés de toutes ces dernières années, avec la même truculence qu’il mettait à faire trembler la République des lettres par ses chroniques à chaque rentrée dans le Figaro Magazine. C’était la pluie ou le beau temps pour les écrivains, les maisons d’éditions en quête de la prestigieuse et pourtant si décriée récompense. Sur lui, le pape des lettres françaises, on a tout écrit, de sa fameuse chemise « cajoleries » où il recensait, soi-disant, tous les manquements et autres égratignures des écrivains et journalistes à son endroit jusqu’à son amitié récente et son combat pour l’oeuvre de Michel Houellebecq. A lire aussi, pour se faire une idée de la vie de l’homme à la grande barbe blanche, sa belle autobiographie « A défaut de génie », paru aux Editions Gallimard en 2000.

www.lefigaro.fr
www.lemonde.fr

Moi aussi je suis Catherine Deneuve…

Mercredi 2 janvier 2008

« Je vous aime » : un beau film vieilli. 1979, en haut de l’affiche, Catherine Deneuve, définitivement la femme la plus libre du cinéma français, et un casting masculin d’enfer : Jean-Louis Trintignant, Gérard Depardieu, Alain Souchon et… Serge Gainsbourg. Ils forment autour d’elle, un quatuor, les hommes de sa vie. Une nuit de Noël enneigée, des enfants gâtés, elle revoit le film de ses amours… Dans ses mémoires, pleins d’un besoin irrassasiable de consolation, Claude Berri raconte : « Quand j’ai proposé à Catherine Deneuve de faire un film avec elle qui s’inspirerait de sa propre vie, de ses amours, je n’avais pas compris que j’allais faire un film sur moi. A travers les amours de Catherine, j’ai cherché à comprendre comment on pouvait faire sa vie en plusieurs fois, moi qui avais toujours cru faire la mienne avec une seule femme… J’ai été très heureux et surpris que Catherine m’accorde sa confiance et me laisse s’inspirer de sa propre vie. Elle a vraiment joué le jeu, sans censure aucune. Dans cette auto-fiction, probablement cherchait-elle à se comprendre elle-même. Tout était implicite entre nous. »

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Catherine Deneuve, La Chamade © Alain Cavalier

Je vous aime, un film de Claude Berri (en DVD)
Autoportrait, Claude Berri. (Léo Scheer / Livre de poche n° 30324)
Moi aussi, je suis Catherine Deneuve, Pierre Notte (L’avant-scène, Théâtre)

L’homme sans habit vert

Mardi 1 janvier 2008

Les aventures d’un « malgré-lui » dans les arcanes de la République des lettres. Dans un livre drôlement troussé, Jean Cau, écrivain de droite (Prix Goncourt 1961 pour « La pitié de Dieu »), journaliste, disparu en 1993, fait le récit de ses quelques semaines de candidat à l’Académie Française en 1989. Des sollicitations d’amis emmenés par Jean Dutourd à son échec de quinze croix, il dit ses angoisses de postulant, sonne une charge féroce contre le louvoyant Edgar Faure dont il brigue pourtant le fauteuil.
On y croise quantités de personnalités pour beaucoup tombées en désuétude auxquelles il rend visite ou téléphone : Maurice Druon, secrétaire perpétuel, Jean Hamburger, Jacques Soustelle, Maurice Rheims, Alain Peyrefitte, Jean-Louis Curtis, Bertrand Poirot-Delpech, Jean d’Ormesson, Jean Raspail, Alain Decaux, Etienne Wolff, René Huyghe, Henri Troyat, Jean Guitton, Jacques Laurent – immortels le temps de leur passage sur terre… Un petit livre, idéal comme un insolent petit jeu de massacre, s’il n’était bourré de coquilles, ni préfacé de manière exagérément égotique par l’ami Alain Delon…

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L’habit vert © DR

Le candidat, Jean Cau, Xenia Editions, Collection Franchises, 2007
La pitié de Dieu, Jean Cau, Gallimard, 1961

Yasmina Reza : la femme du hasard

Vendredi 21 décembre 2007

C’est elle, seule, que je remarque à l’entrée du Théâtre de l’Odéon. Dans le hall du nouveau théâtre d’Olivier Py, Yasmine Réza téléphone. Chevelure brune, presque en bataille, tête penchée, elle semble attendre quelqu’un et s’inquiète de l’heure qui avance. Dehors, il pleut. Il sera en retard. Démarche élégante, veste de cuir et de poil, elle prend garde de ne poser son regard sur personne pour être sure que personne ne la remarque. Elle sait pourtant qu’elle est l’objet de tous les regards. Elle, la seule auteure française de théâtre à réussir de son vivant à faire jouer ses pièces dans le monde entier… « Art », « Conversations après un enterrement »… Des succès mondiaux, inversement proportionnels à sa discrétion. Et puis, soudain, cet automne, ce livre au titre toujours incompréhensible (L’aube le soir ou la nuit) et le brouhaha infernal, cette agitation commune à tout ce qui se rapproche du président Sarkozy…
La sirène de théâtre retentit : il faut entrer en salle. Elle s’installe au rang R, à la place n°8. Je m’installe au rang S, à la place n°8. Au-devant de moi, sa silhouette, ses épaules anguleuses comme un cintre ; au fond le large décor de « Krum l’ectoplasme» qui avale la moitié du parterre. Elle a laissé sa veste et son sac à main sur le fauteuil de son voisin. Elle garde une place pour quelqu’un qui ne viendra pas. Un critique de théâtre s’excuse et s’assoit finalement à ses côtés au moment où les lumières s’éteignent. Il fait mine de ne pas la reconnaître. Ce sont des rangs réservés à ceux qui ne paient pas leur place.
Le spectacle du talentueux Krzysztof Warlikowski (inoubliable mise en scène d’« Angels in America » de Tony Kushner au Festival d’Avignon cet été) commence. Beau et intense. Une pièce juive, le cahier d’un retour au pays natal pour un jeune homme sans qualités, harcelé par sa mère, quelque part dans Tel-Aviv. Les personnages s’aiment, la main dans la culotte, se battent, meurent dans une sarabande, assez sombre, pleine de cynisme. Au plus noir de la pièce, dans cet instant où les poussières d’un homme sont soufflées au-dessus d’une table, Yasmina Reza rit. Et son rire, sardonique, remplit toute la salle. Elle aime à coup sûr cet humour-là. Aux saluts, elle applaudit franchement, petites mains à peine tachetées de brun comme la trahison de sa maturité. Lumières. Elle cherche son téléphone, l’allume, attendant, assise, la sonnerie des messages. Je la quitte des yeux, un court instant. Mon regard revient vers elle. Elle a disparu.

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Yasmina Reza © DR

Krum, Hanokh Levin, ms Krzysztof Warlikowski (texte publié en 2005 par les Editions Théâtrales, Maison Antoine Vitez)
L’aube, le soir ou la nuit, Flammarion, 2006

J’aurais voulu…

Mardi 18 décembre 2007

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© Hervé Guibert, La machine à écrire

Les Editions Gallimard annoncent pour le 21 février 2008 la publication des « Articles intrépides », recueil des articles d’Hervé Guibert (photo) parus dans la presse. J’y reviendrai dans les semaines à venir, mais dès cette annonce, recommencent le vertige et l’attente des derniers mots à lire d’Hervé Guibert. Après ce recueil, sans doute plus rien… ou peut-être encore la correspondance d’Hervé Guibert et d’Eugène Savitzkaya. Une attente toujours renouvelée, la promesse d’une passion qui ne s’achèvera, je rêve, jamais…
Dans le même ordre de passion, lire le texte de Marie Darrieussecq « Le fantôme Guibert » dans la livraison hivernale de « Senso », le journal chic d’Olivier Barrot. Son texte commence ainsi : « J’aurais voulu connaître Hervé Guibert. Ou plutôt, j’aurais juste aimé le croiser. ». Moi aussi.

Senso, le magazine des plaisirs et des mots, n° 29, hiver 2007 (en kiosque).

A propos de samedi soir

Jeudi 6 décembre 2007

Guibert, toujours. Agathe Gaillard me précise ce matin par un message goguenard que c’est elle-même qui a rallumé la lumière samedi soir après l’écoute de la composition sonore de Matthieu Combetteg : « Serge, si vous avez vu une jeune femme rallumer les lumières, (moi) alors vous êtiez plus sous le charme que vous ne voulez le paraître… ». Je tiens aussi à préciser à Sarah Koné que je n’avais pas bu de champagne ce soir-là, filant derrière Philippe Mezescaze…
Toutes ces précisions me rappellent – toute modestie gardée – les péripéties d’un Guibert, envoyé spécial du Monde au festival de Venise, après une interview de Balthus, membre du jury cette année-là. Le peintre s’était laissé à des propos peu amènes sur les curateurs japonais d’une de ses récentes expositions, provoquant un véritable incident diplomatique. Il fallut publier dans le quotidien du soir plusieurs rectificatifs, du plus factuel au plus alambiqué, pour venir à bout de la susceptibilité japonaise… L’anecdote est à lire dans « L’homme au chapeau rouge » (Gallimard, 1992) – mais si vous vous plongez dans les « Monde » de l’époque, vous lirez avec gourmandise chacun des rectificatifs – donnant à l’affaire les ressorts d’un feuilleton assez cocasse !

Pour en savoir plus sur Matthieu Combetteg, le musicien a une page « myspace » très bien faite, où vous découvrirez son travail…

Droit de nuance

Mardi 4 décembre 2007

Etonnement. On s’imagine donner ce blog pour soi seul ou quelques aimables proches qui vous y encouragent. Et soudain, la personne qui vous a ému un soir de « composition sonore » et que vous racontez en quelques mots vous écrit. Suite au billet « Le survivant », Philippe Mezescaze m’envoie ce message que je me permets de publier : « … j’ai été un peu estomaqué et touché bien sûr de me voir mis en scène comme ça… Cependant, je n’avais pas les yeux embués. » Don’t acte.

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