Archive de la catégorie ‘Litterature’

Josyane Savigneau : il suffit de passer le pont

Jeudi 23 octobre 2008

J’aime à la folie « Point de côté », le livre-témoignage de Josyane Savigneau, paru ces jours-ci aux Editions Stock. Celui d’une femme-tempête qui, malgré une jeunesse perdue entre Châtellerault et Poitiers, a pris son destin en main avant de courir le monde à la rencontre d’elle-même et de tant d’écrivains (Marguerite Yourcenar, Philippe Roth). Femme de presse, immensément attachée à son journal « Le Monde » et à sa grandeur que certains disent aujourd’hui « passée ».
Sur quelques 300 pages, sa volonté farouche – étincelantes pages de formation new-yorkaise – et de beaux hasards la construisent. Josyane Savigneau déroule ainsi des instants précieux de sa vie avec pudeur et un humour vache qui me plaît à tomber. Le récit de ses amitiés – Philippe Sollers, Dominique Rolin, Edwige Feuillère, Juliette Gréco, Hector Bianciotti – se savoure. Des morts passent, une île devient son refuge. Sa haine et son mépris des tièdes nous rassurent sur son endurance face aux calomnies d’un Jean-Edern Hallier, aux coups de menton des Naulleau-Jourde ou aux chausses-trappes de ses collègues. Un poil de mondanité ne lui déplaît jamais. Seule parfois nous ennuie son antienne sur la lutte des classes, mais entendons qu’elle ait pu en souffrir. A preuve cette horrible sortie de Régine Deforges, la rejetant à la caisse d’un supermarché du Poitou ! Pas de temps à perdre, précipitez-vous sur ce livre, cette femme a mis un talent rare dans sa vie !

Josyane Savigneau, Point de côté, Stock. En librairie.

Mathieu Riboulet : ceci est mon corps

Jeudi 11 septembre 2008

Des mots, pas d’image. Juste les mots d’un auteur qui, de livre en livre, est en passe de devenir l’un des plus puissants écrivains français. Mathieu Riboulet publie chez Verdier un nouveau roman « L’amant des morts » en cette rentrée littéraire après un passage de quelques livres chez Gallimard. Pour ceux qui connaissent l’auteur, découvert par Maurice Nadeau, de « Quelqu’un s’approche », « Un sentiment océanique » ou de « Mère biscuit », c’est une confirmation, pour les autres, le livre pour découvrir l’écriture éblouissante de Mathieu Riboulet.
Ces lignes en dos de couverture résument ce texte :  » Jérôme Alleyrat avait seize ans quand son père prit l’habitude de coucher avec lui, et lui avec son père. La mère a décidé de s’enfuir. Quand il arrive à Paris, un matin de septembre 1991, il a vingt ans. À cette date, l’épidémie de sida bat son plein. Peu concerné par cet événement, tout entier concentré sur la quête d’un plaisir qui frôle l’anéantissement de soi, Jérôme est arrêté au beau milieu de son accomplissement par l’irruption sous son toit de la maladie, en l’espèce : son voisin de palier qu’il recueillera, soignera, accompagnera jusqu’à la fin. De cet épisode fondateur découlera l’orientation de sa vie tout entière. Sa trajectoire remet au centre de notre attention ce qui désormais a disparu derrière le rideau de fumée de la réification triomphante : le goût du sexe, l’élan vers l’autre, la tentation du bien… »
Fiez-vous à ces quelques phrases ou pas, mais achetez et lisez ce livre. Dès les premières pages du texte, vous serez saisis, emportés par la force de Mathieu Riboulet, sa noirceur aussi et conquis par un style unique.

Mathieu Riboulet, L’amant des morts, Verdier, 2008. Sélection France Culture / Télérama Rentrée littéraire 2008.

Christine Angot : l’amour, l’amour, l’amour

Samedi 6 septembre 2008

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Christine Angot © Nan Goldin

On la moque, à la manière d’une Duras par Desproges ou d’une Sagan par Thierry Le Luron. Didier Jacob, critique littéraire au Nouvel Observateur, a du talent et son « Cucul la Christine » a la force des meilleurs papiers d’un Angelo Rinaldi. Pour Christine Angot, c’est sans doute le prix à payer, le sang à verser, les affronts à supporter pour le dépassement de soi. Christine Angot écrit. Tout et parfois, sans doute, n’importe quoi, mais son obsession à dire, à décrire les aléas de sa vie de grande amoureuse, à convaincre aussi est remarquable et bien au-dessus de la mêlée. S’en moquer est facile. Ce grand livre malade, volontiers désagréable, après plusieurs mois d’errances entre plusieurs éditeurs, a de grandes maladresses, des longueurs de conversations au téléphone ou de séances chez la voyante mais s’y dessine aussi le portrait d’une femme affranchie et d’un homme, Bruno Beausir, alias Doc Gynéco, qui mérite mieux que sa caricature. Si un roman est comme l’affirmait souvent le même Rinaldi » « une dépression dominée par la syntaxe », alors Christine Angot, dans la galaxie d’un Hervé Guibert, est une grande romancière. Dommage qu’elle n’ait pas à ses côtés, por travailler davantage ses textes, l’éditeur qu’elle mériterait.

Le marché des amants, Christine Angot, Le Seuil, 2008.

Service de presse, Angelo Rinaldi, Plon, 1999.

Tony Duvert, mort seul à Thoré-la-Rochette

Vendredi 22 août 2008

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Tony Duvert © Louis Monier / Gamma

Hier, le quotidien régional La Nouvelle république dans son édition du Loir-et-Cher nous apprenait, en page 4 à la rubrique « Faits de société », la mort de l’écrivain Tony Duvert, né en 1945 et disparu dans un total anonymat, découvert un mois après son décès, des voisins intrigués par une boîte aux lettres qui déborde : « La personne retrouvée sans vie à son domicile hier n’était pas que le vieil homme solitaire que connaissaient les habitants de son village. Ecrivain reconnu nationalement dans les années 70, ses écrits feraient scandale aujourd’hui : il y faisait l’apologie de la pédophilie » lit-on sous la plume de Rémy Maucourt.
Tony Duvert, prix Médicis 1973 pour « Paysage de fantaisie », rappelé à la mémoire d’un public averti en décembre 2005 par l’adaptation de son roman « L’île atlantique » par Gérard Mordillat. A la diffusion du téléfilm sur Arte, interrogée par Daniel Garcia, la journaliste Josyane Savigneau disait de lui : « J’étais persuadée qu’il serait le plus grand écrivain de sa génération. Tony Duvert a disparu un jour, sans même avoir cherché à théoriser son silence. Je rêvais de le rencontrer, évidemment, ça ne s’est pas fait et je ne sais même pas à quoi il ressemble ! Même son éditeur, quand je suis entrée dans le métier, ne correspondait déjà plus avec lui que par lettres ».
Les livres de Tony Duvert, publiés par Jérôme, puis Irène Lindon aux Editions de Minuit (« Récidive », en 1967, puis « Journal d’un innocent », « Quand mourut Jonathan », « Un anneau d’argent à l’oreille » jusqu’à « Abécédaire malveillant » en 1989) continuent de hanter les bonnes librairies, comme ceux d’Hervé Guibert. Personne ne vous les recommande, mais il est rare qu’ils ne soient pas là, à leur place. Une œuvre difficile et délicate, un style flamboyant qui eut, par sa défense de la pédophilie au nom de la liberté des garçons à disposer de leur corps et de leur sexualité, une place à part dans la littérature française et la société de l’après-68. L’écrivain François Nourissier se souvient aussi de lui : « Il vivait dans une cabane au bord d’un étang. C’est tout ce que j’ai pu apprendre, mais après tout, je n’avais pas besoin d’en savoir davantage, je n’ai pas la curiosité des étangs, j’ai celle du style et avec Tony Duvert, je suis servi… La période d’innocence qui s’offrait aux artistes dans les années 70 est révolue : on ne peut plus parler librement de ces choses en ce moment ».
A l’annonce de sa mort, ce matin par un entrefilet dans Libération, je retrouve cette anecdote de Matthieu Galey dans le tome II de son « Journal » : « 1975. 20 mars. Marrakech. Dès l’arrivée ici, on est dans le burlesque. Jean-Pierre Dorian qui organise ce prix depuis vingt-trois ans, est dans tous ses états parce qu’il y a eu un scandale au dîner d’hier. Invité par raccroc, le jeune Tony Duvert a fait un esclandre épouvantable, jetant des bouteilles à la tête des invités, cassant des verres et insultant tout le monde. Au point que le gouverneur qui était du dîner, voulait le coffrer. Motif de ce scandale : Duvert, jeune romancier de gauche, avait reproché à ces vendus capitalistes de se goberger à la Mamounia en suçant le sang du peuple ? Pas du tout. « Il avait tenu, dit Dorian, outré, des propos inadmissibles sur Mozart »… Espérons que le diable, là où il est, en rit encore.

Le site des Editions de Minuit.

Un ancien prix Médicis retrouvé mort, par Rémy Maucourt, La Nouvelle république, jeudi 21 août 2008.

Duvert le scandaleux, par Daniel Garcia, Livres Hebdo, n° 625, 9 décembre 2005.

L’île atlantique, un film de Gérard Mordillat, avec Catherine Jacob, Marianne Basler, Jean-Damien Barbin. (France, 2005, 91mn, Arte France, Archipel 33)

Matthieu Galey, Journal 1974 – 1986, Editions Grasset, 1989.

Testud, Balibar : des femmes Sagan

Mardi 29 juillet 2008

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Jeanne Balibar et Sylvie Testud dans « Sagan » de Diane Kurys © DR

 »Sagan, Françoise. Fit son apparition en 1954, avec un mince roman, « Bonjour tristesse », qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même ».

Certains ont pu dire que « Sagan », le film de Diane Kurys retraçant sa vie et, par instants, sa carrière après le succès de « Bonjour tristesse » n’était pas à la hauteur du « charmant petit monstre » (selon Mauriac), privilégiant l’anecdote sur la création littéraire. J’ai vu le film cet après-midi. Il m’a plu. Bien sûr, il est formaté pour la télévision et trop d’acteurs renommés (Denis Podalydès, Arielle Dombasle, Pierre Palmade, Guillaume Gallienne, Samuel Labarthe, Margot Abascal) se succèdent pour camper les personnages clés de la « petite bande » (Guy Scholler, Jacques Chazot, Bernard Frank, Florence Malraux) au risque qu’aucun d’entre eux ne trouve sa véritable épaisseur, emporté par une histoire devenue plus grande qu’eux…
Pourtant, par-delà ces conventions, deux actrices, Sylvie Testud (Françoise Sagan) et Jeanne Balibar (Peggy Roche), irradient. Elles sont des femmes « Sagan » toutes entières. Par la direction de ses deux comédiennes, Diane Kurys vise juste. Toutes ces années, faites de casino, de nuits agitées et de sommeil léger, tiendraient, pour la cinéaste, par l’amour d’une femme, Peggy Roche. Quand les amis « assommants » vous barbent de leur admiration ou de leur légèreté, quand les drogues n’ont plus d’effet, quand la page reste blanche, il y a Peggy. Peggy la belle, Peggy la classe, lunettes et pantalon oversize, Peggy l’alcool, Peggy l’amour… Peggy meurt et c’est Sagan qui fâne, dépendante des drogues, des médicaments et de l’argent d’une autre, recroquevillée dans son fauteuil normand, absente à la réalité, abandonnée des mondanités parisiennes. En bout de course, une mort comme anonyme dans la grisaille d’une clinique normande… L’amour de Peggy Roche, tardivement révélé, donne à ce « Sagan » sa raison d’être, sa beauté et son incandescence comme une pierre essentielle à sa postérité. Suffira-t-il à faire relire les beaux romans « bâclés » de Sagan ?

Sagan, un film de Diane Kurys. En salles.

Darling chérie

Mardi 29 juillet 2008

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Marina Foïs © DR

Il y avait une chanson de Barbara qui disait « Déménage Lucie, déménage, c’est peut-être ta région qui veut ça ». Darling, lointaine cousine normande et héroïne de Jean Teulé (Editions Juillard) a toujours voulu quitter sa campagne. Après le récit de Jean Teulé, elle a trouvé une nouvelle existence dans le beau et âpre film de Christine Carrière (prometteur « Rosine » avec une Mathilde Seigner débutante, étrange et fragile « Qui plume la lune ? » avec un Jean-Pierre Darroussin impressionnant), sorti de manière trop confidentielle au cinéma l’an passé.
Espérons que le DVD disponible depuis quelques jours permettra au film de trouver un nouveau public car comme le dit Claude Chabrol dans les bonus, ce film « tient du miracle » : la rencontre d’une réalisatrice avec une histoire singulière, celle avec des comédiens (Marina Foïs et Guillaume Canet, mais il faudrait aussi citer la petite Darling, et encore toute la famille sans oublier la gentille Mme Clément), celle avec une équipe technique qui fait de ce film un objet rare, d’une violence inouïe sans qu’il ne sombre jamais dans la complaisance ou le voyeurisme. Darling a souffert, c’est peu de le dire : les années de bonheur sont au nombre de six et pas une de plus. Vie de paysanne, violence familiale et conjugale, qu’espérer quand tout est si mal parti ? Alors Darling rêve tout se prenant des coups, des plumes et des cailloux dans le corps. De quitter la ferme d’abord, d’aimer un routier ensuite, puis de retrouver ses enfants illettrés que son routier lui a enlevé et maltraite. Puis vivre tout simplement, le regard accroché aux plaques d’immatriculation de ces poids lourds qui la font tant voyager, immobile et convalescente.

Darling, un film de Christine Carrière (2007). En DVD.

Frère animal : le combat ordinaire

Dimanche 13 juillet 2008

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© F2F Music

D’ordinaire, je dois l’avouer, je fuis ce genre de ce spectacle, toujours désolé par le manque d’humour de ces jeunes créateurs qui se veulent touche-à-tout de génie et d’emblée démiurges sans distance sur leur travail, portés par quelques journalistes négligents qui pensent tirer bénéfice de leur pavillon de complaisance…
Alors, quand il s’en présente un, de belle facture, idéal d’intelligence et d’humour, j’applaudis. C’était le cas, l’autre soir, au Théâtre des Bouffes du nord, dans le cadre du festival « Fragile » (19 juin – 5 juillet), où se produisaient l’étincelant Florent Marchet et sa troupe (l’écrivain timide Arnaud Cathrine, la chanteuse Valérie Leulliot, déjà repérée avec son groupe « Autour de Lucie » et le performiste Nicolas Martel, classieux de perversion) pour le roman chanté « Frère animal ». L’argument ? La vie sans mouvement et tout en dépression, bientôt libératrice de Thibault, petit mec du tertiaire dans une entreprise d’une ville de province. Rien de nouveau, rien de terriblement passionnant, mais ce déjà-vu, déjà-dénoncé est porté par la grâce de Florent Marchet (Gargilesse, Rio Baril) dont la présence sur scène tient d’une certaine magie. Voix en velours, mauvaise humeur engageante et drôlement vacharde, texte de qualité : ne serait-ce cet horrible t-shirt blanc et ce jean rouge mal taillé, on le porterait au pinacle. Mais cela n’est pas important : ce qui compte, c’est cette énergie incroyable qui emporte tout, ses complices et une salle toute entière à lui faire un triomphe. Il revient à l’automne à l’Européen, ne le manquez pas !

Frère animal, Florent Marchet / Arnaud Cathrine, Verticales.
Rio Baril, Florent Marchet, CD Universal-Barclay, 2007

Les belles mécaniques de Mathias Malzieu

Jeudi 3 juillet 2008

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© DR

Je suis passé à côté cet automne et je le découvre avec un retard qui n’a d’égal que le plaisir à le passer en boucle. Le disque a traîné parmi tant d’autres et, par le plus simple des hasards, est réapparu sur la pile. Impossible d’en décoller l’oreille désormais. Un travail remarquable où toute une troupe donne le meilleur d’elle-même emmenée par la maestria de Mathias Malzieu et son groupe Dionysos : Emilie Loizeau, Olivia Ruiz, Grand Corps Malade, Arthur H et, excusez du peu, Jean Rochefort, Rossy de Palma et Eric Cantona en guest-stars. L’histoire à vous de la découvrir : il est, entre autres, question d’un coeur fragile amoureux de la délicieuse Miss Acacias, défié par le dangereux Joe, bientôt borgne mais pas pour autant moins amoureux. Et encore d’un singulier hamster prénommé Cunnilingus qui semble faire le bonheur des dames !
Aux dernières nouvelles, Mathias Malzieu travaille avec Luc Besson à l’animation de ses beaux personnages enchantés pour un film à venir en 2009 ou 2010. Déjà, une pointe d’impatience !

La mécanique du coeur, Dionysos, 2007 (CD Barclay)
La mécanique du coeur, un roman de Mathias Malzieu, (Flammarion, 2007)

Tout le plaisir était pour moi…

Vendredi 20 juin 2008

Je courais. Dans les rues de Toulouse, à la recherche de quelques valises égarées dans un grand hôtel. Ma course s’arrêta devant lui. Parce qu’il convenait de le saluer. Jean d’Ormesson traversait la place Wilson aux bras de sa fille Héloïse. Et déjà, il riait, ravi que nous nous rencontrions enfin. Après tant de messages au téléphone pour préparer sa lecture au Marathon des mots. Ensemble, nous avions choisi ses carnets de voyage vénitiens. A cela, j’avais ajouté quelques pages sur l’écriture, son amour du soleil et le plaisir à profiter de l’existence, et, par la même, redécouvert une plume joyeuse.
Le lendemain, à peine une heure avant le déjeuner, je me proposais de le rejoindre avec quelques autres invités. Il voulait manger un cassoulet. Un ami lui avait conseillé les restaurants du marché Victor Hugo. Nous nous retrouvions au Louchebem. Au premier étage du marché toulousain, c’est une foule joyeuse et familiale qui se sustante : foie gras de tradition ancestrale, pièces de bœuf de premier choix, cassoulet, Tariquet et crème catalane remplissent les estomacs.
Au centre de la tablée, Jean d’Ormesson est heureux, sautille, se marre, nous étourdit de citations, pique ses collègues écrivains ou académiciens, donne un compliment à une actrice et salue élégamment tous les personnes qui viennent le saluer, lui demander une dédicace. Il est populaire, le sait et s’en amuse. A ses dires, ce seraient Laurent Gerra, Fonelle et Julien Doré qui lui auraient offert ce regain de popularité, lui l’écrivain, ancien patron du Figaro, qui aurait du comme tant d’autres sombrer avec les années dans l’anonymat. Qui se souvient de Roger Caillois ? me demande-t-il, bien conscient de sa chance… Nous en rions comme des chenapans, parlons encore de quelques écrivains, des prochains candidats à l’Académie et de sa dernière visite au président François Mitterrand avant que ce dernier ne quitte quelques minutes plus tard l’Elysée. En sortant du palais présidentiel, le public l’interrogeait : « Vous êtes venu pour Chirac ? ». Lui répondait, hilare : « non pour Mitterrand ! »
Deux belles heures ont passé. Il a maintenant un rendez-vous improvisé à l’instant avec une écrivain installée à Toulouse. Son oeil bleu oxford brille de la belle complicité qu’il entretient avec elle. Encore des photographies, encore des mains serrées. On se quitte, on s’embrasse…
Le lendemain, un message au téléphone : « Monsieur Serge Roué, c’est Jean d’Ormesson. Je voulais vous remercier. Vous avez merveilleux, je vous suis très reconnaissant. J’ai passé grâce à vous des heures délicieuses à Toulouse. Et je m’en serai voulu de ne pas vous dire ma gratitude. J’essaye de vous rappeler mais je voulais dès à présent vous remercier. Bonne chance à vous, à bientôt, au revoir. » Tout le plaisir était pour moi, cher Jean d’Ormesson.

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Jean d’Ormesson © Le Figaro

Impressions soleil couchant

Mardi 17 juin 2008

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Edmonde Charles-Roux © Le Figaro

« Tel un arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusion, sans pesanteur inutile. Inébranlablement. » René Char

La vieille dame d’Afrique est morte ce vendredi matin. J’étais loin d’elle à préparer la fête d’une autre dame du Sud. De Méditerranée, celle-là. Poursuivie et admirée depuis des années. Edmonde Charles-Roux m’est apparue dans le patio du Crowne Plaza quelques heures après l’annonce de cette malheureuse nouvelle. Je ne m’aperçois qu’aujourd’hui qu’avec elle j’ai rendu hommage à l’autre. Dans une impudeur que personne n’aura pu saisir. Que je livre maintenant dans le souvenir apaisant qu’elle offre à la tristesse.
Droite dans un canapé d’une couleur avoisinant celle de son tailleur, le cheveu bien tenu, sans lunettes. Vieille, sans doute très fatiguée mais l’œil encore vif et malicieux. Alerte. A de jeunes journalistes, elle racontait encore les épisodes fameux de son existence. L’enfance des palais de la diplomatie française. Le grouillot devenu directrice de « Vogue ». Présidente de l’Académie Goncourt. Biographe de Chanel. Maîtresse et femme de Gaston Defferre, l’homme de la décolonisation et de Marseille. Complice admirative d’Aragon, de Morand, de Derain, des écrivains russes ou de Giono. Chaque fois la même femme, chaque fois si différente. Insolente à vivre encore chaque instant que le monde fait pour elle.
Nous nous retrouvions donc à Toulouse, après ce dîner du Goncourt des Lycéens à Rennes, et bien plus tard, cette belle journée d’automne passée l’an dernier à célébrer Colette à Brive-la-Gaillarde. Elle fit peut-être semblant de me reconnaître, j’étais heureux de la revoir. Le lendemain, de peur, j’ai disparu, laissant à d’autres le soin de la guider vers son public venu en trop grand nombre. Au téléphone, on me rassurait : la rencontre se passait merveilleusement.
Ce n’est que plus tard que j’ai pu lui offrir ce cadeau des condoléances d’une autre. De quelques textes (Morand, Izzo, Nourissier), de phrases volées aux poètes (« Les dieux désertent Antoine » de Constantin Cavafy, « Les feuillets d’Hypnos » de René Char) portés par la voix gracieuse d’une comédienne rencontrée la veille, raconter son parcours, sa vie, dérouler sa biographie de roman. A la fin du dernier poème (« Nous dormirons ensemble » de Louis Aragon), longuement applaudie, elle prit la parole. Pour apporter sa touche personnelle au portrait. Dire, aussi, son émotion et sa gratitude. Sans le savoir, et par les remerciements qu’elle m’adressait pour cet hommage rendu à sa vie intensément remplie, je disais au revoir à Baï Quenum, morte la veille à Cotonou (Bénin). Ma grand-mère.

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