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Les soucis de Sophie

Samedi 15 décembre 2007

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© Isabella Balena/WpN pour L’Express

Samedi de soleil d’hiver. Je renonce à la ruée vers les grands magasins. Avalanches de suppléments de quotidiens et d’hebdomadaires qui voudraient nous aider à trouver des cadeaux de fin d’année : Styles, Next, Hottes d’or et autres suppléments « Cadeaux », « Numérique » ou « Luxe ».
En les feuilletant avant de les jeter au panier, je tombe sur cette publicité pour le luxueux catalogue de Sophie Calle, édité par Actes Sud à l’occasion de la présentation de son exposition « Prenez soin de vous » au Pavillon français de la 52e Biennale de Venise :
 »J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots : “Prenez soin de vous”.
J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre.
J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel.
L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer. L’épuiser. Comprendre pour moi. Répondre à ma place.
Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme.
Prendre soin de moi. »
Parti à Venise en juin dernier dans une toujours grande curiosité pour cette éternelle « faiseuse d’histoires», j’en étais sorti un peu consterné tant l’exposition était bavarde, répétitive et surtout effroyablement parisienne (« petit-milieu ») : choix rétréci des personnes invitées à commenter le mail (Ingrid Caven, Arielle Dombasle, Elsa Zylberstein), peu ou pas de traduction des longs commentaires des unes et des autres. Un travail livré en vrac, avec la complicité de Daniel Buren, à la vision du monde entier, qui ne manquerait pas de défiler au Pavillon français, après le Lion d’Or attribué en 2005 au « Casino » d’Annette Messager…
Pourtant, quelques mètres plus loin, dans le cadre de l’Exposition internationale « Think with the senses – Feel with the mind. Art in the present tense », Sophie Calle revenait nous jouer un sacré tour. Dans deux petites pièces, un court texte, une croûte sympathique d’un joli minois de femme et une vidéo. La captation paisible des derniers moments de sa mère, Rachel. Dans la crainte de ne pas les vivre, Sophie Calle, avec son accord, avait installé dans sa chambre une caméra pour la filmer. Dans ses treize minutes, on imagine la vie s’en aller sans en jamais saisir l’instant. Uns installation d’une émotion pure, sans trafic, ni commentaire qui de nouveau nous faisant défendre et admirer ce travail inlassable de dévoilement poussé à l’extrême.
Rentré de Venise, je fouillais dans mes archives pour retrouver le texte que Sophie Calle avait fait paraître, quelques jours après sa mort. Intrigué par sa taille et sa singularité dans le « Carnet » de Libération, je l’avais conservé.
Le voici : « Monique voulait voir la mer une dernière fois. Le mardi 31 janvier, nous sommes allées à Cabourg. Dernier voyage. Le lendemain, « pour partir avec de beaux pieds », dernière pédicure. Elle lu Ravel, de Jean Echenoz, dernier livre. Elle a élu le cimetière du Montparnasse comme adresse définitive, et en a profité pour maudire, une fois de plus, Suzanne S., qui occupe depuis peu, la fosse convoitée. Elle a organisé la cérémonie des obsèques, sa dernière fête. Elle a choisi sa robe de deuil. Pour sa pierre tombale, une photographie où elle grimace et comme épitaphe : « Je m’ennuie déjà ! ». Elle a entamé son ultime poème, il sera lu à l’enterrement. Ses dernières larmes ont coulé. Elle ne voulait pas mourir. Elle a remarqué que c’était la première fois de sa vie qu’elle n’était pas impatiente. Les jours précédant sa mort, elle répétait, sans cesse : « C’est bizarre », ou « C’est bête ». Elle a écouté son dernier morceau de musique, un concerto pour clarinette de Mozart. Elle avait programmé une date de décès : le 13 mars. Elle est morte le 15, à 15 heures. Elle souriait. Dernier mot : « souci ».
Sophie Calle, sa fille… vous annoncent la mort de Rachel-Monique SINDLER-CALLE-PAGLIERO-GONTHIER né un 21 mai.
Elle sera inhumée au cimetière du Montparnasse le mardi 21 mars, à 15 heures. 3 Bd Edgar-Quinet, entrée principale. »

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