Archive pour août 2009

Maman, j’ai rétréci le scénario

Jeudi 20 août 2009

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Le choc Neuilly / Châlon © TFM Distribution

Voici donc la petite sensation cinématographique du moment. 300 000 entrées Paris en une semaine, le meilleur démarrage pour un film français depuis l’indigent OSS 117 : Rio ne répond plus. Circulez, il n’y a rien à voir, sinon un emballement médiatique par semaine d’août sans actualité culturelle évidente. On regarde les chiffres à la loupe, on tend son micro aux producteurs et on guette les spectateurs à la sortie des séances climatisées. Phénomène garanti pour un scénario bien mince, un happy-end courtois et une « pléiade » d’acteurs de comédie faisant des apparitions astucieuses (Valérie Lemercier, Josiane Balasko, Olivier sans Kad, Ramzy sans Eric, François-Xavier Demaison, Armelle) dans une comédie mollassonne opposant Neuilly et la banlieue au temps du sarkozysme triomphant. Un film pas méchant, sans gros rire qui tâche mais quel dommage de ne s’être pas offert un scénario plus épais quand on a la possibilité de rassembler une telle brochette d’acteurs dont les talentueux Denis Podalydès et Rachida Brakni !

Bayonne : un Tendero de jeunesse

Jeudi 20 août 2009

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Miguel Tendero © manon 71 / flickr

Juste un mot comme le dernier rayon de soleil avant que l’ombre ne recouvre l’arène. Un mot pour saluer la fougue de Miguel Tendero, jeune matador de toros qui faisait sa présentation à Bayonne le 15 août dernier en remplacement de Morante de la Puebla blessé. Il fut face au pâle et aphasique Julio Apparicio et un José Maria Manzaneres bien frileux l’éclat de cette journée, se plaçant fort devant les toros, leur arrachant quelques passes de panache et ne résistant pas au plaisir des applaudissements. Sa faena encore hachée, têtue, maladroite autant que brouillonne est à ses débuts, rappelant en bien des gestes les manières du jeune Castella. Celui d’avant les blessures et autres anémies. La voie Castella comme déjà une école de bravoure.

Lampedusa, île de beauté (les yeux fermés)

Jeudi 20 août 2009

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Lampedusa © DR

D’un œil, à demi-clos, pour résister au soleil aveuglant, on reconnaît les paysages du film d’Emmanuele Crialese. Respiro. Lampedusa. Le film et l’île ont désormais destin lié. Les navettes de Siremar et Ustica Lines débarquent les touristes fortunés au matin après huit heures de paisible traversée ou 4 heures d’aliscafes, à saute-mouton sur les vagues de Méditerranée. Sur l’île, certains choisiront le scooter, d’autres les méharis de fortune qui trouvent ici une énième jeunesse à parcourir l’île en beauté. L’île n’a pas de site remarquable, pas de chapelles miraculeuses. Des hôtels de luxe, des restaurants de plage et de poissons, quelques pasticceria aux crémeux cornetti, six ou sept bistrots et trattorias via Roma où il fait bon se retrouver, douché et rafraîchi, à l’heure de l’apéro. Et rien d’autre qu’une terre de lune que des années de mauvais traitements agricoles ont rendu impropres à toute culture. On choisit sa plage et les eaux transparentes comme on visite l’île longue d’une dizaine de kilomètres. On s’y baigne sans souci de la température. Les eaux de Lampedusa apaisent d’une chaleur toute africaine. Nous sommes à 167 km de la Tunisie, à peine plus loin de la Libye. Cet horizon-là pose pourtant souci aux habitants. Cet hiver, comme les précédents, l’île aux fortunés a failli devenir l’île aux clandestins, les migrants africains échouant par milliers sur les côtes, premières frontières d’une Europe rêvée. L’administration italienne – berlusconienne – étant ce qu’elle est, les immigrants ont été entassés dans des centres militaires avant d’être renvoyés vers leur pays d’origine ou à défaut vers la Libye du Colonel Kadhafi avec qui les négociations sont plus que baroques. Il a fallu faire vite, l’été approchait. On ne peut pas mélanger les torchons et serviettes. La réalité et la beauté. Cet été, les plages sont belles, l’eau claire, les terrains militaires bien gardés et les clandestins disparus. Le soleil dore les estivants. La dolce vita.

Ombres sans soleil sur les arènes françaises

Vendredi 14 août 2009

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Morante de la Puebla © DR

Il a une allure folle, dandy écarlate au milieu de l’arène. Et un talent de même tempérament. A la ville, l’homme est élégant, chapeau melon et cigare au bec. On lui connaît aussi de sublimes foulards, qu’il porte à l’ancienne. On l’attendait avec ferveur dans les arènes de Bayonne. Blessé, il ne sera pas au rendez-vous, remplacé par un inconnu, Miguel Tendero. Après un José Tomas au triomphe modeste la semaine passée, une navrante corrida d’ouverture à Béziers ce jeudi, l’humeur est vagabonde. Noël Morato, subtil chroniqueur taurin, en rajoute ce matin dans « L’Hérault du jour » : « Béziers sera toujours l’arène des surprises, est celle qu’on a connu en fin de corrida hier soir est de taille. Au dernier toro, Sébastien Castella, après une faena de qualité, n’a pas entendu de pétition d’oreille. Impensable, mais si vrai, et si ressemblant à l’aficion biterroise, que cela ne vaut qu’un qualificatif : médiocrité ». Après cela, qu’espérer ?

Deux bons soldats dans un film de plomb

Vendredi 14 août 2009

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Vincent Perez et Jérémie Rénier © DR

Deux frères. Deux grands nerveux. Une mère, malade, qui « livre un combat honorable contre elle-même ». Ses deux garçons, l’un pianiste émérite, l’autre modeste employé, se retrouvent devant son lit de maladie. Les tourments de l’un, vie sentimentale en point d’interrogation, carrière musicale menacée d’abandon, rejoignent bientôt la vie rêvée de l’autre, addict des jeux de rôles et de parties napoléoniennes qui le conduisent de « bivouac » en « soirées », où se retrouvent, en un monde parallèle, hussards, dames et demoiselles en robe Empire et dangereux chirurgien-chef. La partie de soldats de plomb avance et le pianiste finit embringué dans une fichue affaire de vengeance et de duel sanglant.
Il y avait dans le scénario de Denis Dercourt (La tourneuse de pages), motifs à un grand film baroque, un délice noir d’étrangeté et d’attraction-fascination. Un beau sujet pour Stanley Kubrick comme un parcours initiatique vers une douce folie devenant vénéneuse. Malheureusement le scénariste et réalisateur semble s’être arrêté au seuil de cette magie borderline pour s’ancrer dans un réalisme plombant, tentant vainement le polar plus que le roman psychologique. Le film en sort dévitalisé, seulement porté par la liberté et la justesse des acteurs (Vincent Perez, Jérémie Rénier, Gérald Laroche et dans une moindre mesure, Aurélien Recoing). Dommage, un vrai film sur la confusion des « rôles » reste à faire.

Demain dès l’aube, un film de Denis Dercourt (1h38). En salles.

Duane Michals inéluctablement

Vendredi 14 août 2009

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Duane Michals, Renaissance © DR

Comme le songe d’une nuit d’été mais ce peut-être un conte de toutes les saisons. Le photographe américain Duane Michals fait l’objet d’une rétrospective aux Rencontres d’Arles. L’exposition est de toute beauté et vous embarque, en deux images, dans le monde bien singulier de Duane Michals, 78 ans, connu comme portraitiste – il a travaillé pour le « New York Times », « Vogue », « Esquire » – de Magritte, Warhol, Clouzot, Robert Duvall, Jeanne Moreau, et surtout le « virtuose de la narration séquentielle ». Au Palais de l’Archevêché à Arles, en quatre salles, ses meilleures séquences (« La condition humaine », « Le voyage de l’esprit après la mort », « Le paradis retrouvé », « L’ange déchu », « Le rêve de la jeune fille », « Prends-en une et vois le Fujiyama », « La mort vient à la vieille dame ») ravissent. Elles disent un monde peuplé d’anges, d’esprits et de revenants. Entre songe et réalité, sans doute inspiré du surréalisme. Elles racontent aussi un homme, Duane Michals, fils d’immigrés, élevé par sa grand-mère – sa mère domestique, vivant chez ses maîtres – qui prend son destin artistique en main, découvre la photographie et en fait un art majeur. Chacun de ces éléments biographiques a sa part et devient un matériau dans la pratique photographique de Duane Michals.
Au-delà des images, il y encore les textes de Duane Michals, réunis aujourd’hui dans un livre aux Editions Delpire. Ses mots libres, ses poèmes accompagnent peu à peu ses séries ou instantanés photographiques, accentuant leur poésie ou marquant un engagement très clair pour les minorités, qu’elles soient sexuelles ou raciales (« Salvation »). C’est que le photographe n’a pas ses mots dans sa poche, qu’il s’agisse de la défense des noirs et des gays, de sa détestation de nombreux artistes contemporains (Tillmans, Sherman, Serrano, Prince, Wall, Weigman), Michals cogne. Ses aphorismes sur l’art et son texte « Ce qui confond art et mode », même s’il est d’une belle mauvaise foi, méritent d’être médités. On peut ainsi lire « Ne faites jamais confiance à une photographie de si grand format qu’elle ne peut trouver place que dans un musée »…

Duane Michals, The once and always now, Rencontres internationales de la photographie d’Arles (Palais de l’Archevêché), jusqu’au 13 septembre 2009.

Duane Michals, Ce que j’ai écrit, Delpire.

Duane Michals, Photo Poche (Actes Sud), avec une préface de Renaud Camus.

Lire aussi les textes d’Hervé Guibert sur Duane Michals dans « La photo inéluctablement » (Gallimard), recueil des articles de l’écrivain sur la photographie, parus dans « Le Monde. » L’écrivain photographe s’est beaucoup inspiré dans ses sujets et ses mises en scène du travail de Duane Michals.

La photo à Arles : soleils brillants

Vendredi 14 août 2009

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Jean-Christian Bourcart, Camden NJ © DR

C’est injuste. On court au festival d’Avignon, on s’y installe plusieurs jours et on passe quelques heures à Arles pour les Rencontres internationales de la photographie. Ce devrait être l’inverse. 40 ans de rencontres, 40 ans de ruptures : les expositions des Rencontres d’Arles valaient cette année le déplacement. « Parrainée » par Nan Goldin qui présente sa belle collection (dominée par Diane Arbus), ses classiques (une « Ballad of sexual dependency » rajeunie, « Sœurs, saintes et sybille »), accueille certains de ses amis pour le meilleur (Antoine d’Agata, JH Engström, Anders Petersen, Leigh Ledare) et pour le pire (David Amstrong), elles s’ouvraient aux Ateliers SNCF sur une rétrospective des années Arles. L’avantage avec les photographes est qu’ils immortalisent année après année leurs beaux moments. Quel plaisir de voir les éditions et les photographes défiler. Ils vont venus, ils sont tous jusqu’à cette photographie irradiante d’Hervé Guibert, journaliste au Monde, aux côtés des ministres Jack Lang et Gaston Deferre. Mais laissons-la nostalgie, pour entrer au vif du sujet. La photographie, celle d’aujourd’hui, avec un œil léger sur celle d’hier. Willy Ronis à Sainte-Anne, on peut s’intéresser au formidable Jean-Christian Bourcart et sa virée à Camden (New Jersey), la ville la plus violente des Etats-Unis. Drogues, vie perdues, pauvreté photographiés avec la peur au ventre et l’envie de se colter à l’ordinaire sans trahir ce monde malade. C’est incontestable l’exposition la plus forte de cette édition avec « Without Sanctuary », exposition de photographies et de cartes postales éditées par les grands fermiers blancs des états du Sud pour se vanter du lynchage de noirs afro-américains. Ailleurs, la ville est une exposition permanente, il y a encore le fantômatique Eugène Richards (« The blue rooms »), Bernard Faucon en toute légèreté bouddhique, l’impeccable Denis Darzacq (« Hyper » vu à Toulouse) et naturellement, le maître : Duane Michals. La journée a passé, on s’en retourne à Avignon des images plein les yeux, des histoires et des rêves noir et blanc en couleur plein la tête.

Rencontres internationales de la photographie, jusqu’au 13 septembre, de 10h00 à 19h00. Attention, certaines expositions ferment le 30 août.

Nuits noires au festival d’Avignon 2009

Mardi 11 août 2009

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La Menzogna de Pippo Delbono © DR / Festival d’Avignon

On revient de quelques jours au festival d’Avignon traînant des sentiments mitigés. Cette édition du festival s’est jouée en mode mineur avec des spectacles de qualité, des metteurs en scène et des comédiens engagés mais chacun jouait sa partition avec l’impression d’une lassitude : spectacle inabouti ici, excellence devenue répétition chez l’autre. Pas de choc esthétique, des émotions certes, mais pas de stupeur, ni de tremblement.
La faute, peut-être, à ce système de co-productions, devenu obligatoire par ces temps où les mécènes ne courent plus les théâtres, qui fait désormais d’Avignon un festival d’avant-premières pour quelques metteurs en scène reconnus des scènes françaises et européennes (Mouawad, Marthaler, Delbono, Marin, Kaegi, Colas, Fabre) avant d’être l’espace de défense d’une mouvance artistique. Le public est là, nombreux et disponible, mais son érudition comme son endurance aux longues traversées (jusqu’à onze heures trente pour la trilogie Mouawad !) manifeste une « distinction » certaine. Pour quelques enfants des écoles ou adolescents des collèges et lycées découvrant le festival et ainsi le théâtre, combien de profs, de professions supérieures et libérales, de professionnels de la profession remplissent les salles de spectacles du « in » ? La majorité bien sûr, qu’ils soient parisiens ou des régions, cela ne change rien. Les spectateurs cultivent un entre-soi évident qui contredit la volonté de Vilar. Le théâtre élitiste pour tous reste une « nouvelle frontière », un horizon que certains, plus cyniques, doivent penser inatteignable mais qui existe paradoxalement dans le spectacle proposé par le romancier-cinéaste Christophe Honoré. Son « ciné-théâtre », tiré d’ « Angelo, tyran de Padoue » de Victor Hugo a de jolis avantages (des acteurs surtout dont Emmanuelle Devos, Clotilde Hesme, Martial Di Fonzo Bo, une bande-son et un décor astucieux) sans qu’on ne crie non plus au génie…
Mais revenons au théâtre et que voyons-nous sur scène ? Des provocations, plus beaucoup. Des textes de nouveaux auteurs, pas davantage. L’époque est au montage, aux mille-feuilles de mots tirés de grands textes ou de simples faits-divers, compilés par le metteur en scène lui-même. Plus de confrontation directe à un auteur, le metteur en scène ou le chorégraphe, escorté par son scénographe sont rois, pétrissent les acteurs comme ils manipulent les textes au risque de les rendre obscurs. Le vertige, parfois incompréhensible, des mots fiévreux choisis par Krzysztof Warlikowski (« (A)ppolonia ») dans les textes d’Eschyle, Euripide, de Coetzee ou de Jonathan Littell ont une puissance que les déclamations laborieuses des spectacles de Maguy Marin (« Description d’un combat ») et Rachid Ouramdane (« Des témoins ordinaires ») n’ont pas : des spectacles dits « de danse » où le geste s’épuise au profit de la parole, assommant le public et le jetant dans une vaine perplexité. L’époque est peut-être ainsi bavarde, à défaut d’avoir des idées à défendre…
Pourtant dès que l’engagement – qu’il soit personnel ou politique – rencontre le texte et la mise en scène, cela donne de beaux spectacles : le polonais Warlikowski, naturellement en passe de devenir un maître, s’il réussit à sortir de ses tourments identitaires et qu’il s’ouvre davantage à l’universel, les libanais Lina Saneh et Rabih Mroué, aussi, qui avec « Photo romance » emportent l’adhésion par leurs seuls tempéraments et la simplicité de leur dispositif. A l’inverse, l’italien Pippo Delbono, à la manière d’un Rodrigo Garcia disparu aujourd’hui des scènes européennes, sombre avec « La Menzogna » dans une démonstration grotesque, qui ne trouve pas son ancrage. Des ombres errantes, massacrées par nos temps furieux, des monstres qui ne sont pas ceux que l’on croit et un metteur en scène, s’avouant peut-être lui-même vaincu, qui se met à nu aux dernières minutes de son spectacle frénétique. Où sont les mots, où est la transcendance ? Rien, des images purement mentales comme une nuit noire qui ne ferait que durer.

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(A)pollinia de Krzysztof Warlikowski © DR / Festival d’Avignon

Jacques de Bascher : lui terriblement

Lundi 10 août 2009

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Jacques de Bascher de Beaumarchais © DR

Jacques de Bascher, rajouter de Beaumarchais pour le faire sourire dans sa tombe. De lui, on ne savait que très peu de choses. Son portrait « allongé » par David Hockney, quelques photographies du jeune homme à la fine moustache au côté de Karl Lagerfeld, comme une carte du Tendre impossible à déchiffrer dans le miroir complaisant que tend Rodolphe Marconi au styliste allemand dans son « Lagerfeld Confidential ». Rien de plus, au point de se demander si le garçon a réellement existé, sa mort précoce en 1988 des suites du sida le faisant disparaître d’un seul coup de toutes les mémoires… Malgré les procès et les tentatives de censure, la journaliste Alice Drake nous fait découvrir le dandy, compagnon de longue route de Karl Lagerfeld et épisodique béguin d’Yves Saint Laurent dans « Beautiful people », document paru chez Denoël à l’automne 2008.
De la fin des années 50 aux adieux d’Yves Saint Laurent à la mode en 2002, son récit maladroit parfois mais documenté ressuscite l’atmosphère d’un Paris survolté, où se croisent ces enfants d’après-guerre devenus enfants terribles des années 70, pleines d’alcool, de drogues, de sexe et de fric avant qu’overdose, sida et dépression ne viennent terrasser les plus fragiles d’entre eux au milieu des années 80. Au centre de la photo : Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Pierre Bergé, Victoire Doutreleau, Betty et François Catroux, Paloma Picasso, Diane de Beauvau-Craon, Fabrice Emaer, Loulou de la Falaise et quelques autres, artistes, mannequins, créateurs dont Andy Warhol, Kenzo, David Hockney, les richissimes Marie-Hélène de Rothschild ou Hélène Rochas… Et, bien sûr, fascinant filles et garçons de son âge, Jacques de Bascher, chouan de fortune, fils de famille à particule et modeste château, homme du monde et de noblesse, cocaïnomane et noceur invétéré qui fera pour cette étincelante bande d’irréguliers des nuits plus belles que chacun de leurs jours. « Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo. Il avait un chic absolu. Il s’habillait comme personne, avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies effroyables. Ce n’est pas ma faute si Yves est tombé amoureux de lui ! » (1). Une vie comme on n’en pourrait plus, facilitée par les largesses d’un Lagerfeld multipliant de jour comme de nuit les collaborations de Chloé à Fendi en passant par d’obscurs contrats allemands pendant que MM. Saint Laurent et Bergé bâtissent leur empire, enfermant année après année le haut couturier dans sa tour d’ivoire de solitude proustienne et d’excès de tous genres. Portraits de solitaires en groupe, figure d’une époque révolue dont seul l’astre de Karl Lagerfeld – à la manière d’une étoile morte – continue de briller au firmament d’un métier dont il dit qu’il est « éphémère, dangereux et injuste ». Tous y ont laissé des plumes, leurs vies. Alicia Drake le raconte avec précision et perspicacité, faisant de Jacques de Bascher le symbole de ce monde en larmes.

(1). Interview de Karl Lagerfeld, Elle, octobre 2008.

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A table, à la Coupole, avec Karl © DR

Tomas et Castella : l’éclat du courage

Lundi 10 août 2009

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José Tomas © DR

Bayonne ! Quelle tristesse que ton public ne soit pas à la hauteur du cartel d’exception présenté le 13 août dernier en ouverture d’un week-end tauromachique de belle tenue. El Fundi, l’ancien et encore sûr de lui, le messianique José Tomas et l’intrépide Sébastien Castella. Une affiche de grands tempéraments et l’une des brochettes les plus élégantes de la temporada 2009. Personne ne s’y était trompé, les arènes étaient pleines – trop pleines peut-être d’un public venu aux jeux du cirque, gueulant à déconcentrer les toreros, téléphonant, photographiant à coup de flashs bruyants, réclamant musique, oreilles et queue comme on agitait autrefois des petits papiers aux Jeux de 20h00, agitant de manière désordonnée ses mouchoirs blancs (bouts de sopalin, sortis de la cuisine, pliés en deux), et demandant encore la grâce d’un toro pas plus brave qu’un autre. Un cauchemar, avouons-le.
Sur le sable, on attendait José Tomas, ce fut Sébastien Castella qui tira le mieux son épingle du jeu. Le garçon, remis de ses blessures et ses anémies physiques et psychologiques, tenait la forme et fit la démonstration de son grand talent. Légèreté, intrépidité et ce courage hallucinant face au toro qui fait de lui le plus élégant et le plus courageux des toreros français, très loin devant le pâle et sérieux Juan Bautista. Et Tomas, alors ? Pas de chance, son lot de toros n’était pas à l’enjeu de cette dernière apparition de l’année dans les arènes françaises. Le maestro donna le meilleur de lui-même, danseur immobile d’un tango plus que triste. Regard perdu dans la violence des assauts du toro, à frôler la mort avec la tempérance d’un capitaine au long cours, José Tomas déploya la magie de sa faena malgré tout. Une discipline de fer devenue séduction, le mutisme comme le plus grand des charmes, tristesse et mélancolie attachée à la taille mince, boucle de cheveux en poivre presque sel au vent qui se levait, timide, sous le ciel couvert, José Tomas toréait ses bêtes de mauvaise fortune. Impassible, le grand homme triste.

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