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Archive pour 11 août 2009

Nuits noires au festival d’Avignon 2009

Mardi 11 août 2009

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La Menzogna de Pippo Delbono © DR / Festival d’Avignon

On revient de quelques jours au festival d’Avignon traînant des sentiments mitigés. Cette édition du festival s’est jouée en mode mineur avec des spectacles de qualité, des metteurs en scène et des comédiens engagés mais chacun jouait sa partition avec l’impression d’une lassitude : spectacle inabouti ici, excellence devenue répétition chez l’autre. Pas de choc esthétique, des émotions certes, mais pas de stupeur, ni de tremblement.
La faute, peut-être, à ce système de co-productions, devenu obligatoire par ces temps où les mécènes ne courent plus les théâtres, qui fait désormais d’Avignon un festival d’avant-premières pour quelques metteurs en scène reconnus des scènes françaises et européennes (Mouawad, Marthaler, Delbono, Marin, Kaegi, Colas, Fabre) avant d’être l’espace de défense d’une mouvance artistique. Le public est là, nombreux et disponible, mais son érudition comme son endurance aux longues traversées (jusqu’à onze heures trente pour la trilogie Mouawad !) manifeste une « distinction » certaine. Pour quelques enfants des écoles ou adolescents des collèges et lycées découvrant le festival et ainsi le théâtre, combien de profs, de professions supérieures et libérales, de professionnels de la profession remplissent les salles de spectacles du « in » ? La majorité bien sûr, qu’ils soient parisiens ou des régions, cela ne change rien. Les spectateurs cultivent un entre-soi évident qui contredit la volonté de Vilar. Le théâtre élitiste pour tous reste une « nouvelle frontière », un horizon que certains, plus cyniques, doivent penser inatteignable mais qui existe paradoxalement dans le spectacle proposé par le romancier-cinéaste Christophe Honoré. Son « ciné-théâtre », tiré d’ « Angelo, tyran de Padoue » de Victor Hugo a de jolis avantages (des acteurs surtout dont Emmanuelle Devos, Clotilde Hesme, Martial Di Fonzo Bo, une bande-son et un décor astucieux) sans qu’on ne crie non plus au génie…
Mais revenons au théâtre et que voyons-nous sur scène ? Des provocations, plus beaucoup. Des textes de nouveaux auteurs, pas davantage. L’époque est au montage, aux mille-feuilles de mots tirés de grands textes ou de simples faits-divers, compilés par le metteur en scène lui-même. Plus de confrontation directe à un auteur, le metteur en scène ou le chorégraphe, escorté par son scénographe sont rois, pétrissent les acteurs comme ils manipulent les textes au risque de les rendre obscurs. Le vertige, parfois incompréhensible, des mots fiévreux choisis par Krzysztof Warlikowski (« (A)ppolonia ») dans les textes d’Eschyle, Euripide, de Coetzee ou de Jonathan Littell ont une puissance que les déclamations laborieuses des spectacles de Maguy Marin (« Description d’un combat ») et Rachid Ouramdane (« Des témoins ordinaires ») n’ont pas : des spectacles dits « de danse » où le geste s’épuise au profit de la parole, assommant le public et le jetant dans une vaine perplexité. L’époque est peut-être ainsi bavarde, à défaut d’avoir des idées à défendre…
Pourtant dès que l’engagement – qu’il soit personnel ou politique – rencontre le texte et la mise en scène, cela donne de beaux spectacles : le polonais Warlikowski, naturellement en passe de devenir un maître, s’il réussit à sortir de ses tourments identitaires et qu’il s’ouvre davantage à l’universel, les libanais Lina Saneh et Rabih Mroué, aussi, qui avec « Photo romance » emportent l’adhésion par leurs seuls tempéraments et la simplicité de leur dispositif. A l’inverse, l’italien Pippo Delbono, à la manière d’un Rodrigo Garcia disparu aujourd’hui des scènes européennes, sombre avec « La Menzogna » dans une démonstration grotesque, qui ne trouve pas son ancrage. Des ombres errantes, massacrées par nos temps furieux, des monstres qui ne sont pas ceux que l’on croit et un metteur en scène, s’avouant peut-être lui-même vaincu, qui se met à nu aux dernières minutes de son spectacle frénétique. Où sont les mots, où est la transcendance ? Rien, des images purement mentales comme une nuit noire qui ne ferait que durer.

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(A)pollinia de Krzysztof Warlikowski © DR / Festival d’Avignon