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La Douane de mer à Venise : bigger than life

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Charles Ray © Orch / Orsenigo Chemollo

Epoustouflante, cette Punta della Dogana (Pointe de la Douane de mer) revue et corrigée par François Pinault et son architecte japonais Tadao Ando. Oublier Boulogne et les tracas franco-administratifs de l’île Seguin. Il est loin, désormais, le temps des expositions itinérantes (le beau « Passage du temps » au Tri postal de Lille) ou balbutiantes au Palazzo Grassi. L’inauguration de la 53e Biennale d’art contemporain a été occultée par l’ouverture de cette monumentale cathédrale de l’art qui semble aujourd’hui indépassable par la sûreté des choix de l’ancien patron du groupe PPR et la qualité muséale de cet ensemble.
A la Pointe de la Sérénissime, cette Douane de mer, véritable porte d’entrée de Venise dès le XVe siècle, prend le cœur du projet pharaonique que Pinault entend léguer à ses contemporains amateurs d’art à sa mort. L’homme est bâtisseur, visionnaire, le musée – provocant drapeau breton au matin de l’inauguration compris – porte son sceau. Les structures des anciens entrepôts de commerce ont été conservées, séparées par des cloisons de béton lisse pour créer de larges espaces épurés permettant d’isoler les salles et les atmosphères.
La collection Pinault ? Un accomplissement. Une vie tout entière à courir les expositions, les ateliers d’artistes et biennales du monde entier pour aiguiser un œil et collectionner les œuvres des artistes les plus intenses de ces vingt dernières années : les guerres en vitrine des frères Chapmann, l’arc-en-ciel de cubes plexi de Rachel Whiteread, le cheval passe-muraille et les gisants de Maurizio Cattelan… Oublions peut-être la facilité de Cindy Sherman, la vulgarité anti-Bush de Paul Mc Carthy et le buste daté de Jeff Koons mais retenons encore les peintres Luc Tuymans, Richard Prince, Marlène Dumas et Rudolf Stingel, les squelettes de Matthew Day Jackson et même Takashi Murakami dans une mise en scène très inspirée de deux sculptures manga. On dit du collectionneur Pinault qui fait désormais partie des rares « taste maker » de la planète, baromètre symbolique du goût actuel, signe de sa curiosité intrépide, permis encore par sa fortune personnelle et la propriété de la Maison Christie’s : « Mes choix reflètent mon regard, ma curiosité, mes engagements et les risques que je prends. Ce n’est pas une collection construite selon un propos systématique. L’idée n’est pas de modérer la force de mes choix par d’impossibles nuances d’équilibre, ni d’être mû par l’obsession de l’acquisition. Ce qui me passionne, c’est de découvrir des horizons différents… Ce que je trouve choquant, c’est quand des chefs-d’œuvre, quel que soit leur prix, sont jalousement gardés par leur propriétaire et définitivement cachés des yeux du public. » (1)
En son nouveau palais vénitien, à quelques encablures de la triste piazza San Marco, bâchée à tenter de se refaire une beauté, saccagée en toute saison par les hordes de touristes et les cruelles acqua alta, la terre tremble, l’émotion est partout. Le coffre aux trésors de François Pinault accueille les œuvres d’artistes d’aujourd’hui, vivants, essentiels, idéalement mis en espace et en lumière. On quitte le bâtiment pour la proue du navire. La statue d’un jeune adolescent, d’un blanc inoxydable, claque au soleil. Nu comme un ver, ventre arrondi, il tient d’une patte une vilaine grenouille et contemple Venise. Une commande de François Pinault à l’artiste Charles Ray. L’enfant-roi d’un monde moderne, précieuse vigie d’une éternité spectaculaire et curieuse.

(1) Entretien de François Pinault avec Elisabeth Couturier, Paris Match, 29 mai 09.

Mapping the studio, Palazzo Grassi, Punta della Dogana, Venise. Commissaires : Alison Gingeras et Francesco Bonami.

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