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Archive pour 10 août 2009

Jacques de Bascher : lui terriblement

Lundi 10 août 2009

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Jacques de Bascher de Beaumarchais © DR

Jacques de Bascher, rajouter de Beaumarchais pour le faire sourire dans sa tombe. De lui, on ne savait que très peu de choses. Son portrait « allongé » par David Hockney, quelques photographies du jeune homme à la fine moustache au côté de Karl Lagerfeld, comme une carte du Tendre impossible à déchiffrer dans le miroir complaisant que tend Rodolphe Marconi au styliste allemand dans son « Lagerfeld Confidential ». Rien de plus, au point de se demander si le garçon a réellement existé, sa mort précoce en 1988 des suites du sida le faisant disparaître d’un seul coup de toutes les mémoires… Malgré les procès et les tentatives de censure, la journaliste Alice Drake nous fait découvrir le dandy, compagnon de longue route de Karl Lagerfeld et épisodique béguin d’Yves Saint Laurent dans « Beautiful people », document paru chez Denoël à l’automne 2008.
De la fin des années 50 aux adieux d’Yves Saint Laurent à la mode en 2002, son récit maladroit parfois mais documenté ressuscite l’atmosphère d’un Paris survolté, où se croisent ces enfants d’après-guerre devenus enfants terribles des années 70, pleines d’alcool, de drogues, de sexe et de fric avant qu’overdose, sida et dépression ne viennent terrasser les plus fragiles d’entre eux au milieu des années 80. Au centre de la photo : Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Pierre Bergé, Victoire Doutreleau, Betty et François Catroux, Paloma Picasso, Diane de Beauvau-Craon, Fabrice Emaer, Loulou de la Falaise et quelques autres, artistes, mannequins, créateurs dont Andy Warhol, Kenzo, David Hockney, les richissimes Marie-Hélène de Rothschild ou Hélène Rochas… Et, bien sûr, fascinant filles et garçons de son âge, Jacques de Bascher, chouan de fortune, fils de famille à particule et modeste château, homme du monde et de noblesse, cocaïnomane et noceur invétéré qui fera pour cette étincelante bande d’irréguliers des nuits plus belles que chacun de leurs jours. « Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo. Il avait un chic absolu. Il s’habillait comme personne, avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies effroyables. Ce n’est pas ma faute si Yves est tombé amoureux de lui ! » (1). Une vie comme on n’en pourrait plus, facilitée par les largesses d’un Lagerfeld multipliant de jour comme de nuit les collaborations de Chloé à Fendi en passant par d’obscurs contrats allemands pendant que MM. Saint Laurent et Bergé bâtissent leur empire, enfermant année après année le haut couturier dans sa tour d’ivoire de solitude proustienne et d’excès de tous genres. Portraits de solitaires en groupe, figure d’une époque révolue dont seul l’astre de Karl Lagerfeld – à la manière d’une étoile morte – continue de briller au firmament d’un métier dont il dit qu’il est « éphémère, dangereux et injuste ». Tous y ont laissé des plumes, leurs vies. Alicia Drake le raconte avec précision et perspicacité, faisant de Jacques de Bascher le symbole de ce monde en larmes.

(1). Interview de Karl Lagerfeld, Elle, octobre 2008.

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A table, à la Coupole, avec Karl © DR

Tomas et Castella : l’éclat du courage

Lundi 10 août 2009

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José Tomas © DR

Bayonne ! Quelle tristesse que ton public ne soit pas à la hauteur du cartel d’exception présenté le 13 août dernier en ouverture d’un week-end tauromachique de belle tenue. El Fundi, l’ancien et encore sûr de lui, le messianique José Tomas et l’intrépide Sébastien Castella. Une affiche de grands tempéraments et l’une des brochettes les plus élégantes de la temporada 2009. Personne ne s’y était trompé, les arènes étaient pleines – trop pleines peut-être d’un public venu aux jeux du cirque, gueulant à déconcentrer les toreros, téléphonant, photographiant à coup de flashs bruyants, réclamant musique, oreilles et queue comme on agitait autrefois des petits papiers aux Jeux de 20h00, agitant de manière désordonnée ses mouchoirs blancs (bouts de sopalin, sortis de la cuisine, pliés en deux), et demandant encore la grâce d’un toro pas plus brave qu’un autre. Un cauchemar, avouons-le.
Sur le sable, on attendait José Tomas, ce fut Sébastien Castella qui tira le mieux son épingle du jeu. Le garçon, remis de ses blessures et ses anémies physiques et psychologiques, tenait la forme et fit la démonstration de son grand talent. Légèreté, intrépidité et ce courage hallucinant face au toro qui fait de lui le plus élégant et le plus courageux des toreros français, très loin devant le pâle et sérieux Juan Bautista. Et Tomas, alors ? Pas de chance, son lot de toros n’était pas à l’enjeu de cette dernière apparition de l’année dans les arènes françaises. Le maestro donna le meilleur de lui-même, danseur immobile d’un tango plus que triste. Regard perdu dans la violence des assauts du toro, à frôler la mort avec la tempérance d’un capitaine au long cours, José Tomas déploya la magie de sa faena malgré tout. Une discipline de fer devenue séduction, le mutisme comme le plus grand des charmes, tristesse et mélancolie attachée à la taille mince, boucle de cheveux en poivre presque sel au vent qui se levait, timide, sous le ciel couvert, José Tomas toréait ses bêtes de mauvaise fortune. Impassible, le grand homme triste.

La Douane de mer à Venise : bigger than life

Lundi 10 août 2009

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Charles Ray © Orch / Orsenigo Chemollo

Epoustouflante, cette Punta della Dogana (Pointe de la Douane de mer) revue et corrigée par François Pinault et son architecte japonais Tadao Ando. Oublier Boulogne et les tracas franco-administratifs de l’île Seguin. Il est loin, désormais, le temps des expositions itinérantes (le beau « Passage du temps » au Tri postal de Lille) ou balbutiantes au Palazzo Grassi. L’inauguration de la 53e Biennale d’art contemporain a été occultée par l’ouverture de cette monumentale cathédrale de l’art qui semble aujourd’hui indépassable par la sûreté des choix de l’ancien patron du groupe PPR et la qualité muséale de cet ensemble.
A la Pointe de la Sérénissime, cette Douane de mer, véritable porte d’entrée de Venise dès le XVe siècle, prend le cœur du projet pharaonique que Pinault entend léguer à ses contemporains amateurs d’art à sa mort. L’homme est bâtisseur, visionnaire, le musée – provocant drapeau breton au matin de l’inauguration compris – porte son sceau. Les structures des anciens entrepôts de commerce ont été conservées, séparées par des cloisons de béton lisse pour créer de larges espaces épurés permettant d’isoler les salles et les atmosphères.
La collection Pinault ? Un accomplissement. Une vie tout entière à courir les expositions, les ateliers d’artistes et biennales du monde entier pour aiguiser un œil et collectionner les œuvres des artistes les plus intenses de ces vingt dernières années : les guerres en vitrine des frères Chapmann, l’arc-en-ciel de cubes plexi de Rachel Whiteread, le cheval passe-muraille et les gisants de Maurizio Cattelan… Oublions peut-être la facilité de Cindy Sherman, la vulgarité anti-Bush de Paul Mc Carthy et le buste daté de Jeff Koons mais retenons encore les peintres Luc Tuymans, Richard Prince, Marlène Dumas et Rudolf Stingel, les squelettes de Matthew Day Jackson et même Takashi Murakami dans une mise en scène très inspirée de deux sculptures manga. On dit du collectionneur Pinault qui fait désormais partie des rares « taste maker » de la planète, baromètre symbolique du goût actuel, signe de sa curiosité intrépide, permis encore par sa fortune personnelle et la propriété de la Maison Christie’s : « Mes choix reflètent mon regard, ma curiosité, mes engagements et les risques que je prends. Ce n’est pas une collection construite selon un propos systématique. L’idée n’est pas de modérer la force de mes choix par d’impossibles nuances d’équilibre, ni d’être mû par l’obsession de l’acquisition. Ce qui me passionne, c’est de découvrir des horizons différents… Ce que je trouve choquant, c’est quand des chefs-d’œuvre, quel que soit leur prix, sont jalousement gardés par leur propriétaire et définitivement cachés des yeux du public. » (1)
En son nouveau palais vénitien, à quelques encablures de la triste piazza San Marco, bâchée à tenter de se refaire une beauté, saccagée en toute saison par les hordes de touristes et les cruelles acqua alta, la terre tremble, l’émotion est partout. Le coffre aux trésors de François Pinault accueille les œuvres d’artistes d’aujourd’hui, vivants, essentiels, idéalement mis en espace et en lumière. On quitte le bâtiment pour la proue du navire. La statue d’un jeune adolescent, d’un blanc inoxydable, claque au soleil. Nu comme un ver, ventre arrondi, il tient d’une patte une vilaine grenouille et contemple Venise. Une commande de François Pinault à l’artiste Charles Ray. L’enfant-roi d’un monde moderne, précieuse vigie d’une éternité spectaculaire et curieuse.

(1) Entretien de François Pinault avec Elisabeth Couturier, Paris Match, 29 mai 09.

Mapping the studio, Palazzo Grassi, Punta della Dogana, Venise. Commissaires : Alison Gingeras et Francesco Bonami.

Pavillon noir sur la Biennale de Venise

Lundi 10 août 2009

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© Claude Lévêque / Courtesy Kamel Mennour

Il est ainsi de Venise et de sa Biennale d’art contemporain. Des succès attendus qui se confirment en échecs, des petites messes qui deviennent concerts de louanges, des temples privés qui deviennent des cathédrales. La 53. Esposizione Internationale d’Arte, de l’avis général, ne restera pas comme un bon cru : incohérence de l’exposition « Fare Mondi / Making worlds » du commissaire Daniel Birnbaum qu’on traverse sans s’arrêter malgré la présence d’ouvres de Simon Starling, Wolfgang Tillmans, Dominique Gonzalez-Foerster, , faiblesse des pavillons nationaux présentant pour beaucoup des vaches déjà sacrées du circuit international. Des travaux pas mauvais bien sûr, mais attendus, froids alors que l’attention de la Biennale vénitienne va à la nouveauté ou du moins l’étonnement. Ainsi, l’américain Bruce Nauman, l’anglais Steve McQueen, l’espagnol Miquel Barcelo jouent sans passion une partition déjà connue. Ainsi le pavillon cintré de noir et d’argent du français Claude Lévêque, appelé pompeusement « grand soir » intrigue une minute par sa folie carcérale et s’épuise aussitôt. Ce sont alors des artistes plus modestes qui emportent l’enthousiasme. Partons ainsi en Pologne (« Guests » de Krzystof Wodiczko et son théâtre de travailleurs de l’ombre), au Japon (l’hystérie des femmes éléphants de Mina Yanagi), au Chili (la vie matérielle d’Ivan Navarro), au Brésil (les images colorées de Luiz Braga), au Canada (les visions urbaines du photographe Mark Lewis) et terminons par le Pavillon très réussi des pays nordiques (Finlande, Norvège, Suède), transformé par les artistes Elmgreen et Dragset en vaste garçonnière. Son propriétaire gît, près de là, à la surface d’une piscine à la manière du cadavre de « Sunset Boulevard ». Un homme certainement sensible, amateur de design et des dessins corsés de Tom of Finland, collectionneur d’aventures masculines (impeccables « Butterflies » de Han&Him, étonnant tableau – de slips et shorts – de chasse comme on punaise des papillons), dont on visite l’appartement comme un voyeur. Enfin, un dernier mot pour le camerounais Pascale-Marthine Tayou qui crée, lui, de quelques caisses de bois, mille-fils de laine et sacs de farine stupéfiante, un drôle de monde, africain, tropical, étrange et fascinant.

L’empire de la beauté sauvage à Dinard

Lundi 10 août 2009

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Pieta, Paul Fryer © DR

Si vous connaissez Dinard et que la ville vous inspire des sentiments mitigés, vous en reviendrez étonné. La cité balnéaire, si joliment filmée par Rohmer le temps d’un Conté d’été, a beaucoup pour se faire détester : une plage et des parasols, des restaurants de front de mer à la cuisine déplorable, un maire à deux têtes, M. et Mme Marius Mallet, qui à lire la presse municipale, remporte haut la main le célèbre concours du Canard enchaîné « Ma binette, partout ! ». Cela dit, il faut reconnaître à ces deux-là le talent d’avoir convaincu François Pinault de présenter une partie de sa collection dans leur horrible Palais des arts, à quelques mètres de la plage de Dinard. Le milliardaire est originaire des Côtes d’Armor mais possède une maison à Dinard (Ille-et-Vilaine). L’argument est mince, il nous fait pourtant prendre le train et découvrir, assez bluffé, une sélection d’œuvres de la François Pinault Foundation, qui marque avec le même talent qu’à Venise – celui, aussi, de la commissaire Caroline Bourgeois –, l’œil très sur du collectionneur. Avec l’insolence qui doit le caractériser, François Pinault, demande, goguenard, à sa Bretagne natale, qui a peur des artistes.
Dans ce lieu incongru et face à des visiteurs souvent désarmés, la réponse est magistrale : le sacré-cœur de Damien Hirst, Maurizio Cattelan et son pape sous météorite, Paul Fryer et son Christ en chaise électrique, la beauté de Giacometti peint par Yan Pei-Ming, la vision de l’enfer d’Adel Abdessemed par la terreur d’animaux se dévorant les uns les autres. N’oublions pas les œuvres de Dan Flavin, Lucio Fontana, Charles Matton, Pierre Soulages, qui font avec les photographes Jeff Wall et Cindy Sherman déjà figure de classiques. On découvre encore Luc Tuymans ou Martial Raysse et on sort de l’exposition, un brin agacé par les espaces thématiques imposés et artificiels, mais admiratif de la cohérence et la précision de cette collection qui permet même de parler d’art contemporain à un large public, sans qu’il ne se détourne, amusé, ignorant ou démuni. La collection traverse les années, les obsessions des artistes et met alors leur travail en heureuses perspectives. François Pinault, définitivement guetteur du siècle.

Qui a peur des artistes, une sélection d’œuvres de la François Pinault Foundation, Palais des arts de Dinard, jusqu’au 13 septembre 2009.