Le Caire, de jour comme de nuit

caireplacetalaatharb.jpg
Le Caire © Colette Faivre

Les choses, ici, sont de cet ordre. En entrant dans le bureau de Ghamal Ghitany, on est troublé par un cadre. La signature de François Mitterrand. Un billet de félicitations envoyé par l’ancien président de la République au grand auteur égyptien. Dans un autre bureau, un cabinet de dentiste, reçu par Alaa El Aswany, on parle politique, littérature, résidence d’écrivains, chaussure balancée à la face de Georges Bush et du miracle Obama.
Près de dix jours en Egypte, entre Alexandrie et Le Caire, à s’acclimater aux temps égyptiens : l’un, alexandrin, d’un âge d’or révolu fait des mille et une rêveries d’Occidentaux plus attachés à cette terre de légendes anciennes qu’aux égyptiens, l’autre, cairote, fourmillant, espiègle bien que d’une terrible pauvreté.
A Alexandrie, les pieds dans la Méditerranée, la nostalgie rampe mais ne fait plus recette : la grande bibliothèque est vide de ses 600 000 livres, alors qu’elle pourrait en accueillir 8 millions, les étudiants sont là, mais seulement eux et la grande utopie du savoir partagé a fait long feu. Plus loin, la légende Durrell s’écroule : la villa de ses séjours alexandrins est en ruine, abandonnée aux cageots d’un vendeur de concombres, à quelques chats et poules malfaisantes. L’appartement de Cavafis résiste à la dépression, sauvé par le patriarcat grec et le service culturel de l’Ambassade de Grèce en Egypte. Bye bye Moustaki, Omar Sharif, Yolanda Gigliotti et les autres : depuis leur départ vers 1956, c’est de l’autre côté de la Méditerranée que leurs souvenirs trouvent écho. Les femmes ont pris le voile, les hommes, pour certains, sont devenus d’affreux fondamentalistes, les idées courtes, la génuflexion perpétuelle. Les cafés – Elite, Pastroudis et Délices -, en ont perdu leur animation…
La gare d’Alexandrie nous mène jusqu’à celle du Caire. Ramsès, la bien nommée. Le Caire a des allures new-yorkaises, le sable et la poussière en plus. Une ville-monde, une ville-monstre qui engloutit comme elle assimile ses enfants. Une ville aux mille minarets et autant de portraits du président Moubarak, splendeur lassée de ses grands cafés, mais palpitation de ses galeries d’art où l’on découvre une génération nouvelle de photographes et de vidéastes, œuvrant pour une plus grande ouverture d’esprit. Chez Felfela, restaurant incontournable du centre-ville, on croise Simon Njami, l’oeil des rencontres africaines de la photographie de Bamako. Bientôt s’ouvre la Biennale du Caire. Cette Egypte de l’échange africain, du renouveau culturel a besoin de nous, des énergies occidentales dans le respect de son caractère entier. Peut-être alors l’Egypte ne sombrera pas du côté des Frères musulmans ou de l’adoubement d’un autre « démocrate militaire » dans la lignée moubarakienne. Pour lutter, on peut compter sur les taxis cairotes. Un livre en tête des ventes recueille leurs paroles, truculences et autres énervements contre les politiques, les religieux et autres pouvoirs corrompus. Que Mme Suzanne Moubarak bloque la circulation toute une après-midi pour se rendre à l’Opéra, et c’est une bordée d’injures qui devraient la retenir de recommencer, que la police mette des voitures à la fourrière et c’est le premier ministre qui est traité d’incapable et d’aubergine gâtée ! Le Caire, de cet esprit, vit de jour comme de nuit.

Laisser un commentaire