Archive pour avril 2008

L’ordre des choses : Cracovie si je t’oublie

Samedi 12 avril 2008

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Le vieux quartier juif de Cracovie © Office Tourisme Krakow

De la Pologne, je ne savais pas grand chose. Peut-on dire que j’en sache davantage après une journée à faire le piéton dans les rues de Cracovie ? Karol Wojtyla, Lech Walesa, le ghetto de Varsovie, les chantiers de Gdansk et Solidarinosc, Kantor, Mère Térésa, le malheureux père Popielusko, le génial Warlikowski, le général Jaruzelski et les affreux jumeaux populistes, voilà en quelques lieux communs résumée ma culture polonaise. Alors, pourquoi Cracovie ? La réponse est simple : la compagnie low-cost Easy Jet dessert la ville, à une heure de voiture d’Auschwitz. Sans cela, il n’est pas sur qu’elle eut fait partie de mes priorités.
Alors ? Cracovie n’est plus belle, Cracovie n’est pas libre. Elle se donne à la nuit tombée. Pas une ville fantôme, plutôt une ville martyre de l’histoire de l’Europe et de ses errements : la splendeur des temps passés – en témoignent toutes ces Eglises que peuple un défilé de cornettes -, la guerre – tristesse des ruelles abandonnées du quartier juif -, l’enfer ensuite du communisme, la chute de la maison Russie, le retour à la démocratie et bientôt l’Europe comme possible communauté d’avenir, rêve de croissance et de libéralisme.
Ainsi, Cracovie ressemble à tant d’autres villes des Balkans, du nord ou de l’Est de l’Europe… Comme ailleurs, ce qui la déride est cette jeunesse éprise de modernité, fière de son indépendance aux dogmes politiques ou religieux, cultivant sa liberté dans un absolu que la belle Europe occidentale a perdue. Ici, au soir, on s’offre une fleur, tulipe ou jonquille, en manière de bouquet, on mange une glace en famille en faisant le tour des « planty », cet immense parc circulaire autour de la vieille ville. Après, on rentre ou on sort danser dans des boîtes techno. L’alcool – vodka que certains sirotent en douce dans des canettes de coca – fait encore des ravages, mais au matin, le pays se lève tôt. Filles et garçons s’habillent comme ils peuvent à la mode d’aujourd’hui. Dans les magasins, peu de belles choses à acheter, les enseignes connues (Lacoste, Benetton, Puma, Diesel, Adidas) proposent une marchandise qui ne trouverait preneur qu’à Guingamp ou Vierzon… La jeunesse s’en fout, nouant une cravate rose sur un costume noir pour aller consulter ses mails au McDo du coin ; laissant passer quelques nonnes et trois garçons dans le vent, soutane marron et sourire de belle amitié aux lèvres ; se retrouvant sur les bords de la Vistula quand celle-ci, à la tombée de la nuit, se fait Garonne majestueuse accueillant au pied de la Cathédrale les amours débutantes, les parties d’échec et les pique-nique improvisés… En ville, la dame aux petits pains a déjà rangé son étalage clandestin. Femme de tristesse et d’exode, elle rejoint, à petits pas, la gare pour prendre un train vers une banlieue de terrain vague…

Prières pour Aimé Césaire

Samedi 12 avril 2008

L’immense Aimé Césaire va mourir. L’âge de celui qu’on nomme, avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas, chantre de la « négritude », est avancé. Et, ce matin, les communiqués du CHU de Fort-de-France sont alarmants. A cette heure, triste, il faut revoir les formidables entretiens de Patrice Louis avec l’auteur du « Cahier d’un retour au pays natal » (1939, Présence Africaine). De sa voix déjà fatiguée, l’oreille cassée mais l’esprit alerte, il y retrace sa vie, ses combats et ses rencontres…
Aimé Césaire aura consacré sa vie tout entière à la poésie et à la politique, infatigable promoteur de l’autonomie de la Martinique, combattant contre le colonialisme et le racisme. Etudiant au Lycée Louis-le-Grand à Paris, où il rencontre Senghor, maire de Fort-de-France de 1945 (à 32 ans !) à 2001, député de 1946 à 1993, président du Conseil régional de Martinique, il entre en politique avec le soutien du Parti communiste, qu’il quitte en 1956. Un an plus tard, il est le rapporteur de la célèbre loi qui transforme en « départements » les colonies ultramarines (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion). En 1957, il fonde le Parti progressiste martiniquais (PPM) qui revendique l’existence d’une communauté historique martiniquaise et veut jouer le jeu de la décentralisation. Il le présidera jusqu’en 2005. La même année, fidèle à ses engagements, Aimé Césaire ne recevra pas Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. « Je ne saurais paraître me rallier à l’esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005″, expliquait-il, en référence à l’article 4 « reconnaissant le rôle positif de la présence française outre mer ». Il l’avait finalement reçu en mars 2006, lui offrant son célèbre « Discours sur le colonialisme ». Depuis longtemps, à la manière d’un Antoine Pinay, pas un homme politique français ne venait en Martinique sans demander audience au sage Césaire. Que la France lui fasse, si la mort le saisit dans les heures prochaines, des funérailles nationales, dignes de cette grande conscience française.

Denis Westhoff : Sagan et fils

Vendredi 11 avril 2008

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Françoise Sagan © DR

Il a la belle élégance des héros de sa mère. Il promène son griffon de Vendée, Utah, avec une tendresse de timide, parlant plus volontiers du chien que de lui. Il est à Bordeaux, c’est l’Escale du Livre. Des rencontres, des lectures et des débats pendant tout le week-end. Lui, pour la première fois, a accepté de parler en public et aux médias de sa mère : Françoise Sagan. A la timidité de ceux de l’ombre, il oppose une sympathie distante. Après quelques années de purgatoire, l’époque a retrouvé la magie Sagan. Françoise et sa petite bande (Juliette Gréco, Annabel Buffet, Bernard Frank, Florence Malraux) ont fait la une des magazines comme aux beaux jours de France Soir. D’eux, on a appris beaucoup – les romans vite écrits, Saint-Tropez, l’alcool, la drogue, le jeu, les impôts l’amour des femmes et cette pauvre Barbara noyée dans la piscine de la maison de Normandie – par la biographie de Marie-Dominique Lelièvre, troussée comme un joli bolide saganesque, et les souvenirs mutins d’Annick Geille qu’on entendait dire à Bordeaux que comme certains poètes avaient leurs muses, elle avait été, pour un temps, celle de « Françoise »… Denis Westhoff, donc, fils unique de Françoise Sagan et Bob Westhof, est plus disert. Il veille avec précaution sur les souvenirs de sa « Maman », sans rien révéler de ses propres failles et de l’errance de cette drôle de famille qui finit, malheureuse, dans l’incertitude d’une époque qui n’arrivait plus à comprendre leurs manières si désinvoltes…

Sagan à toute allure, Marie-Dominique Lelièvre, Denoël.
Un amour de Sagan, Annick Geille, Pauvert.

Les belles promesses d’Alex Beaupain

Dimanche 6 avril 2008

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Alex Beaupain © DR

Le patron de sa maison de disques, Naïve, dit de lui qu’il est timide et qu’en cela, il lui rappelle Etienne Daho à ses débuts. A voir les photographies de Daho dans l’exposition « Des jeunes gens mödernes » à Paris, on se dit qu’Alex Beaupain, l’auteur des musiques des films de Christophe Honoré (17 fois Cécile Cassard, Dans Paris, Les chansons d’amour – César de la bande originale 2007) et d’un album personnel (Garçon d’honneur), a de beaux jours devant lui…
Timide, il est. Et c’est sans assurance aucune, qu’il arrive sur la scène du Café de la danse ce samedi et se glisse, tendu, derrière son piano. Première chanson, la voix un rien froide mais déjà le poil qui se dresse. De delicieuses chansons tristes, à la couleur du ciel, chantées pendant tout l’automne, l’hiver aussi. Et maintenant le printemps, elles se fredonnent encore comme la météo changeante de nos sentiments en milieu tempéré.
Il est émouvant, le garçon Beaupain face à cette foule des plus sentimentales. Des garçons, beaucoup, des couples attendris aussi, et des bandes de fiers adolescents heureusement mélancoliques. Veste noire cintrée, chemise blanche col ouvert, cravate noire oversize, blue-jeans et basket converse, il donne des chansons connues et d’autres à venir d’un album prometteur. Des bonheurs d’amour simple, des dépressions d’amours abandonnées et surtout des perles de poésie enfilées, magnifiques, les unes aux autres. Une reprise, en pied de nez, de Richard Anthony (« A présent tu peux t’en aller ») et le clou du spectacle : la présence, tout en trac, de Grégoire Leprince-Ringuet, le fameux Erwann des « Chansons d’amour », le garçon sentant bon « la pluie, l’océan et les crêpes au citron ». Au troisième rappel, Alex Beaupain s’en va, nous laissant le cœur battant la chamade…

Catalogue Alex Beaupain, chez Naïve.

« Des jeunes gens mödernes, 1978 – 1983″
Exposition collective à la galerie du jour agnès b du 3 avril au 17 mai 2008
Catalogue de l’exposition et compilation audio en coédition agnès b. / Naïve

Nadia et les garçons formidables

Samedi 5 avril 2008

Dommage que « Sa raison d’être », la fiction en deux épisodes de Renaud Bertrand (« La nourrice », « Clara Sheller ») n’ait pas davantage rencontré le public… Programmés en début de soirée, ils avaient à subir la concurrence de matchs de football. Malgré quelques longueurs, des personnages et des situations frisant parfois la caricature, difficile de ne pas saluer la production de ces deux films « chorale » portés par l’intelligence de son casting (Clémentine Célarié, Valérie Mairesse, Bérénice Benjo, Roger Dumas, Carlo Brandt, Valerie Donzelli).
Nous sommes en 1981, François Mitterrand apparaît sur les écrans et c’est une belle explosion de joie. Isabelle (Sophie Quinton) et son frère Nicolas (Michaël Cohen), dans leur vingtaine, se consument de désir pour le même garçon : Bruno (Nicolas Gob). La vie réserve des surprises : Jérémy naît, Isabelle disparaît dans un attentat. Et ces trois garçons-là (photo), avec leurs amis, parents et alliés vont se débattre dans le tourbillon de la vie en des temps rendus tragiques par le sida et le sang maudit des transfusions. 1981 – 2008 : on passe « de l’insouciance au chaos », de l’espoir des trithérapies au relapse, alors que le monde se fait de plus en plus incertain… Bien sûr, le scénario de Véronique Lecharpy et Pascal Fontanille ne tient pas la comparaison avec l’adaptation brillante et céleste d« Angels in America » de Tony Kushner par Mike Nichols pour la chaîne américaine HBO mais ces anges français se défendent pourtant bien. Le plus beau d’entre eux est, sans doute, Nadia (Nozha Khouadra), belle infirmière d’origine maghrébine, dont la vie se confond avec la lutte contre le sida et pour le respect des séropositifs et des malades. Un combat de tous les instants jusqu’à ce que la mort la sépare de ses amis les plus chers.

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Sa raison d’être © France 2 / Gilles Schrempp

Sa raison d’être, un film de Renaud Bertrand, disponible en DVD (Optimale).

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