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Archive pour 12 avril 2008

Auschwitz : la nuit juste après les forêts

Samedi 12 avril 2008

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Le camp Auschwitz – Birkenau © DR

« Je cherche la région cruciale de l’âme où le mal absolu s’oppose à la fraternité » André Malraux.

Rien. Il n’y a rien à ajouter à tout ce qui a été dit, écrit ou filmé. Je rentre épuisé de cette journée dans le vent glacé d’Auschwitz et de Birkenau. Cracovie – Auschwitz – Birkenau : un voyage au travers de forêts et de villages lugubres qui n’a finalement rien d’une aventure. Tout arrive, pas après pas, de l’horreur connue par les livres et les films : les bâtiments de briques rouges, l’inscription « arbeit macht frei » à l’entrée du camp, les montagnes de chaussures, lunettes et valises abandonnées par les déportés juifs, tziganes, homosexuels, résistants, le remarquable « pavillon » français inauguré en novembre 2005 par le Président Jacques Chirac et Mme Simone Veil, retraçant les heures les plus sombres de la collaboration française, la tour d’observation de Birkenau et ses rails du chemin sans retour. A Birkenau, dans les heures suivant la défaite, les SS ont détruit les chambres à gaz. Leurs ruines sont restées en l’état autour du monument commémoratif où vient se recueillir le monde tout entier. A Auschwitz, il reste une de ces chambres d’extermination, adossée à un four crématoire. Une pièce vide aux murs lépreux, quelques bougies et des bouquets de fleurs, la terreur de l’humanité perdue est ici. Dans le silence, on entend encore les cris de plus d’un million et demi d’hommes et femmes dans la nuit du monde.

L’ordre des choses : Cracovie si je t’oublie

Samedi 12 avril 2008

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Le vieux quartier juif de Cracovie © Office Tourisme Krakow

De la Pologne, je ne savais pas grand chose. Peut-on dire que j’en sache davantage après une journée à faire le piéton dans les rues de Cracovie ? Karol Wojtyla, Lech Walesa, le ghetto de Varsovie, les chantiers de Gdansk et Solidarinosc, Kantor, Mère Térésa, le malheureux père Popielusko, le génial Warlikowski, le général Jaruzelski et les affreux jumeaux populistes, voilà en quelques lieux communs résumée ma culture polonaise. Alors, pourquoi Cracovie ? La réponse est simple : la compagnie low-cost Easy Jet dessert la ville, à une heure de voiture d’Auschwitz. Sans cela, il n’est pas sur qu’elle eut fait partie de mes priorités.
Alors ? Cracovie n’est plus belle, Cracovie n’est pas libre. Elle se donne à la nuit tombée. Pas une ville fantôme, plutôt une ville martyre de l’histoire de l’Europe et de ses errements : la splendeur des temps passés – en témoignent toutes ces Eglises que peuple un défilé de cornettes -, la guerre – tristesse des ruelles abandonnées du quartier juif -, l’enfer ensuite du communisme, la chute de la maison Russie, le retour à la démocratie et bientôt l’Europe comme possible communauté d’avenir, rêve de croissance et de libéralisme.
Ainsi, Cracovie ressemble à tant d’autres villes des Balkans, du nord ou de l’Est de l’Europe… Comme ailleurs, ce qui la déride est cette jeunesse éprise de modernité, fière de son indépendance aux dogmes politiques ou religieux, cultivant sa liberté dans un absolu que la belle Europe occidentale a perdue. Ici, au soir, on s’offre une fleur, tulipe ou jonquille, en manière de bouquet, on mange une glace en famille en faisant le tour des « planty », cet immense parc circulaire autour de la vieille ville. Après, on rentre ou on sort danser dans des boîtes techno. L’alcool – vodka que certains sirotent en douce dans des canettes de coca – fait encore des ravages, mais au matin, le pays se lève tôt. Filles et garçons s’habillent comme ils peuvent à la mode d’aujourd’hui. Dans les magasins, peu de belles choses à acheter, les enseignes connues (Lacoste, Benetton, Puma, Diesel, Adidas) proposent une marchandise qui ne trouverait preneur qu’à Guingamp ou Vierzon… La jeunesse s’en fout, nouant une cravate rose sur un costume noir pour aller consulter ses mails au McDo du coin ; laissant passer quelques nonnes et trois garçons dans le vent, soutane marron et sourire de belle amitié aux lèvres ; se retrouvant sur les bords de la Vistula quand celle-ci, à la tombée de la nuit, se fait Garonne majestueuse accueillant au pied de la Cathédrale les amours débutantes, les parties d’échec et les pique-nique improvisés… En ville, la dame aux petits pains a déjà rangé son étalage clandestin. Femme de tristesse et d’exode, elle rejoint, à petits pas, la gare pour prendre un train vers une banlieue de terrain vague…

Prières pour Aimé Césaire

Samedi 12 avril 2008

L’immense Aimé Césaire va mourir. L’âge de celui qu’on nomme, avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas, chantre de la « négritude », est avancé. Et, ce matin, les communiqués du CHU de Fort-de-France sont alarmants. A cette heure, triste, il faut revoir les formidables entretiens de Patrice Louis avec l’auteur du « Cahier d’un retour au pays natal » (1939, Présence Africaine). De sa voix déjà fatiguée, l’oreille cassée mais l’esprit alerte, il y retrace sa vie, ses combats et ses rencontres…
Aimé Césaire aura consacré sa vie tout entière à la poésie et à la politique, infatigable promoteur de l’autonomie de la Martinique, combattant contre le colonialisme et le racisme. Etudiant au Lycée Louis-le-Grand à Paris, où il rencontre Senghor, maire de Fort-de-France de 1945 (à 32 ans !) à 2001, député de 1946 à 1993, président du Conseil régional de Martinique, il entre en politique avec le soutien du Parti communiste, qu’il quitte en 1956. Un an plus tard, il est le rapporteur de la célèbre loi qui transforme en « départements » les colonies ultramarines (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion). En 1957, il fonde le Parti progressiste martiniquais (PPM) qui revendique l’existence d’une communauté historique martiniquaise et veut jouer le jeu de la décentralisation. Il le présidera jusqu’en 2005. La même année, fidèle à ses engagements, Aimé Césaire ne recevra pas Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. « Je ne saurais paraître me rallier à l’esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005″, expliquait-il, en référence à l’article 4 « reconnaissant le rôle positif de la présence française outre mer ». Il l’avait finalement reçu en mars 2006, lui offrant son célèbre « Discours sur le colonialisme ». Depuis longtemps, à la manière d’un Antoine Pinay, pas un homme politique français ne venait en Martinique sans demander audience au sage Césaire. Que la France lui fasse, si la mort le saisit dans les heures prochaines, des funérailles nationales, dignes de cette grande conscience française.