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Archive pour 29 mars 2008

Bashung, le dernier des solitaires

Samedi 29 mars 2008

Que se passe-t-il, M. Bashung ? Il ne peut être seulement question de marketing viral ! Comment cette presse de dithyrambe, exultante, à vos genoux… Du Monde – ce portrait proprement « stupéfiant » de Véronique Mortaigne – à France Inter, en passant par Le Figaro, Libération et les Inrockuptibles ? La couverture de Télérama étant momentanément occupée par les élucubrations de Daniel Cohn-Bendit, vous reviendrez sans doute en deuxième semaine – métaphore de ce qu’est devenu ce journal, suiviste et incapable de la moindre prescription, en un mot, un journal mort malgré les excellents journalistes réunis autour du cercueil.
Sans doute, parce que bien vivant, vous l’êtes, M. Bashung dans cet album qui vibre d’un sombre éclat. Des mélodies qui accrochent d’instinct l’oreille, des textes de sombre mélopée qui serrent le coeur. Ainsi les textes hauts d’Himalaya de Gérard Manset vous cintrent avec une élégance sans pareille. « L’imprudence », le titre de votre disque précédent, colle comme une prémonition à cet album nouveau. Vous nous terrassez de votre voix incandescente, de l’interprétation fulgurante des textes de ceux qui vous donnent le meilleur d’eux. Ab libitum, ce voyage en solitaire du plus beau bleu pétrole…

« On dirait qu’on sait lire sur les lèvres / Et que l’on tient tous les deux sur un trapèze / On dirait que sans les points on est toujours aussi balèzes / Et que les fenêtres nous apaisent / On dirait que l’on soufflerait sur les braises / On dirait que les pirates nous assiègent / Et que notre amour c’est le trésor / On dirait que l’on serait toujours d’accord… »

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Bleu pétrole, Alain Bashung © DR

Lagarce / Guibert : le mausolée des auteurs

Samedi 29 mars 2008

 »Un autre sentiment, encore le sentiment que j’avais énormément travaillé. En 10 ou 12 ans, j’ai écrit une douzaine de pièces et j’ai fait dix-huit mises en scène et les deux films vidéo et tout ce travail, cette masse de chose me paraît n’être rien, n’avoir rien donné de bien bon, de nécessaire qui puisse me survivre, alors que les autres, le Monde semble avoir entendu, vu et commence peu à peu à le percevoir comme une masse (pour les autres, je suis un uteur, je suis un metteur en scène et moi, je suis juste un corps malade, une personne qui a raté sa vie)… Toujours la même histoire ne pas être vu comme on croit être. »
Jean-Luc Lagarce

Vendredi dernier, on vendait les dernières reliques d’Hervé Guibert à l’encan. Sous le marteau de Me Binoche, des quantités de portraits d’enfants par Henri Heraut, une petite mais célèbre marine d’Aïvazovski, des affiches de « Théorème », de Zouc et d’autres passions passées d’Hervé Guibert… Je n’y étais pas, préférant la compagnie des toros bravos des arènes d’Arles à celle des derniers de Drouot. Prévenu par Christine Guibert, mais déjà détenteur du « Kafka » en pléiade de Guibert, vendu une centaine d’euros lors de la première vente organisée en janvier 2002, je m’en tenais à cet unique témoignage d’admiration, sans doute un peu agacé de la première foire d’empoigne qui voyait ses « amis » s’emparer des pépites de sa collection pour quelques centaines d’euros, alors que certains savaient bien, par exemple, qu’une photographie de Duane Michals valait beaucoup plus… De jolis souvenirs, tout de même, celui du discret Mathieu Pieyre et de Sophie Calle désormais propriétaire du fameux singe vert empaillé vu sur les photographies et dans le film « La pudeur ou l’impudeur »…
Alors pourquoi cette mauvaise humeur ? Tout simplement parce qu’au moment où l’on brade Hervé Guibert, on célèbre avec talent et intelligence Jean-Luc Lagarce. Entrée au répertoire de la Comédie française et mises en scène de la plupart de ses textes, suivies de tournée aux dates multiples, biographie de l’ancien journaliste de Libération Jean-Pierre Thibaudat, colloque de haute volée à Besançon, témoignages nourris et généreux de ses proches, rassemblés pour que vive longtemps l’œuvre d’un homme, lui aussi subjugué par le talent de Guibert…
Dernière preuve de cet engagement collectif au service de sa postérité, le spectacle « Ebauche d’un portrait » au Théâtre Ouvert, tiré par François Berreur de ses cahiers intimes, publiés aux Solitaires intempestifs. Porté par la grâce du comédien Laurent Poitrenaux, cette pièce clôt magnifiquement cette formidable « année Lagarce » et fait définitivement de lui l’un des nos grands auteurs contemporains. Par comparaison, Hervé Guibert continue de faire tristement figure d’écrivain maudit sans que cela ne puisse être considéré comme un avantage. Projet de coffret sonore du journaliste Vincent Josse, associant Jean-Louis Trintignant, Juliette Gréco, Anouk Grinberg et Dominique A avorté faute de soutiens, nouveau report de la parution des « Articles intrépides », désormais annoncé pour la rentrée de septembre, publications universitaires à l’avenant n’offrant aucune perspective « grand public », comment ne pas enrager devant un tel gâchis ?

Ebauche d’un portrait, par François Berreur, Théâtre ouvert, Paris, jusqu’au 1er avril 2008