Jeter son corps dans la bataille

C’est un monde d’hommes. On reconnaît, à sa bosse et sa petite taille, l’étrange Raimund Hoghe. Son complice du « Swan Lake » et du « Sacre », Lorenzo De Brabandere, est fidèle à ses côtés – le visage de plus en plus cabossé, les cheveux en bataille. On découvre de nouveaux danseurs élégants, aux traits d’ici et d’ailleurs. Une femme, Ornella Balestra, rousse aux gestes amples, vient parfois interrompre leur jeu. Elle, aussi, on l’a déjà vue danser.
Raimund Hoghe donne ses « Bolero Variations » au Centre Pompidou. Public d’aficionados qui, de Paris au festival d’Avignon, court les spectacles de l’ancien dramaturge de Pina Bausch. De la magie de ses premiers spectacles applaudis au Théâtre de la Bastille, il reste moins de choses. Ses pas, sa gestuelle, ses manières d’objets sont désormais connus. Communs. Certains y trouvent beaucoup moins de force, des redites, pointent même un certain maniérisme…
Mais, revenons à ce samedi : on aurait pu, lassé, quitter la salle à l’entracte, atmosphère lourde et lente, mêlée d’ennui face à ce lancinant boléro et ces quelques airs (« variations ») trop entendus. Un dîner prévu à la sortie du spectacle nous a fait rester. Et le miracle est venu. En un instant, la maestria de Raimund Hoghe s’est déployée. Comme s’il avait fallu auparavant éprouver avant de renouer avec l’essentiel. Une danse complètement folle, légère, entraînante réveille alors la scène du Centre Pompidou. Une nappe à même le sol, Hoghe défait sa chemise noire, prêt de nous montrer la déformation de son dos. On s’apprête à fuir – refusant la vision de cette monstruosité devenue un passage obligé de ses spectacles. Sauf que Raimund Hoghe, génial, transforme ce dénuement en un éblouissant sacre d’amour pour Lorenzo. Une coupe japonaise de laque noire remplie d’eau, des bandes pour un cataplasme, Lorenzo panse l’épaule blessée de Raimund en quelques gestes d’amour et de précaution. Les yeux éperdus de tendresse et d’admiration mutuelles. Beauté sauvage de l’un, génie de l’autre. L’amour et son impossibilité sont devant nos yeux. L’instant d’après, Lorenzo défera le cataplasme et s’en servira, à son tour, de protection. Revient à la suite de ce pur moment de grâce la rengaine de Ravel (créée à l’Opéra de Paris en novembre 1928). De petits tas de graviers colorés déposés à l’avant-scène, plus loin, des hommes cygnes, torses nus, tentent de s’ébattre et de s’envoler au rythme des tambours. En vain.

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« Jeter son corps dans la bataille, a écrit Pier Paolo Pasolini Ce sont ces mots qui m’ont inspiré pour monter sur scène ». Raimund Hoghe

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